Ce fut main dans la main

Publié le par Sandrine

Ce fut main dans la main que Solange et Emmanuel entrèrent dans le bureau de la directrice. La cinquantenaire aux lunettes d’écailles était froide et distante. Il se passa de longues minutes avant qu’elle ne se décide à prendre la parole.
« - Nous sommes désolés pour ce qui est arrivé à Sacha. Comment va-t-il ?
- Mal ! Répliqua vertement Emmanuel. La directrice se raidit comme sous un coup de fouet.
-Ecoutez, nous ne sommes pas responsables…
- Pas responsables ! Tonna-t-il. Vous vous moquez de moi ? N’y a-t-il donc personne pour surveiller les enfants ? Il se serait agi d’une simple paire de claques, j’aurais pu comprendre, mais là… Mon fils a tellement été roué de coups qu’il en a perdu connaissance ! Il a fallu attendre la fin de la récréation pour que l’institutrice s’aperçoive de son absence… Il a encore fallu plus de dix minutes pour qu’elle trouve Sacha gisant sous un banc… Et vous me dites que vous n’êtes pas responsable ! Il hurlait à présent, fou de rage.
- Calmez-vous, je vous en prie. Ce qui importe dans l’immédiat, c’est de savoir comment nous allons gérer cette situation.
- C’est tout simple : vous excluez ceux qui ont fait ça à Sacha !
- Monsieur Delponte, vous parlez sous le coup de la colère. Tâchez de vous calmer et d’envisager la situation plus objectivement. Nous parlons d’enfants et d’un accident dans une cour d’école, pas de dangereux repris de justice. Sachez que bien souvent, les enfants violents souffrent autant que leur victime. On ne doit pas les stigmatiser, faute de quoi ils s’enfermeront dans cette violence. J’ai parlé avec eux et leurs parents avant de vous recevoir. De mon point de vue, le mieux est de les exclure trois jours et de leur proposer un suivi psychologique. Tous ont accepté ma proposition.
- Non, moi, elle ne me convient pas ! Répondit Solange, glaciale. Comment pouvez-vous croire que cela peut suffire ? Comment voulez-vous que Sacha puisse se sentir en sécurité à l’école si il y croise ses agresseurs tous les jours ? Réfléchissez, vous êtes en train de punir la victime !
- Madame Delponte, je comprends le choc auquel vous devez faire face, mais j’agis avec les moyens dont je dispose. Ici, c’est une école et je n’ai que des moyens éducatifs à proposer. Il n’est pas question de vengeance, de répression, de condamnation entre ces murs.
- Mais enfin, pourquoi ne les excluez-vous pas définitivement ?
- Parce que ça ne résoudrait pas le problème. Je comprends que vous vouliez protéger Sacha, mais le surprotéger ne l’aidera pas à résoudre ses problèmes. Nous pouvons l’aider à affronter ses peurs avec un suivi psychologique adapté.
- De quels problèmes parlez-vous ? Sacha n’a aucun problème ! Jusqu’à ce qu’il ne se fasse tabasser par ces trois brutes, mon fils n’a jamais eu aucun problème ! Rugit Emmanuel. La directrice lui adressa un regard étonné.
- Mais enfin, Monsieur Delponte, votre femme et vous êtes venus trois fois voir l’institutrice cette année. Elle vous a alerté à plusieurs reprises. Sacha n’a pas d’amis, il ne participe pas en classe, il semble rêver pendant les cours… Il est évident que son comportement ne l’a pas aidé à s’intégrer au groupe de ses petits camarades.
- Il a d’excellents résultats… Commença Solange.
-L’école, c’est aussi l’école de la vie. Sacha doit apprendre à évoluer dans un groupe social. Je suis navrée de vous le dire, mais c’est une des clés du problème…
- Non ! Le problème, c’est avant tout que des adultes soient plus préoccupés par leur café que par la sécurité des enfants ! S’ils avaient fait leur travail, s’ils étaient intervenus dès les premières secondes, j’aurais pu essayer de comprendre ce que vous dites. Mais vouloir faire porter toute la responsabilité à mon fils, là, vous allez un peu loin ! Dois-je vous rappeler qu’il était sur un lit d’hôpital il n’y a pas deux heures ?
- Ecoutez, j’ai entendu la version des trois autres enfants et les choses ne sont pas si simples.
- Ah ! Et quelles sont-elles ?
- Sacha a bousculé l’un de ses petits camarades sans le faire exprès. Il lui a alors demandé de s’excuser. Sacha ne lui a pas répondu. Maxime a perdu son calme et l’a frappé. Sacha est tombé, s’est cogné la tête sur le banc et a perdu connaissance. C’est d’ailleurs sans doute lors de cette chute qu’il s’est cassé la jambe. Vous voyez bien que les choses sont bien moins méchantes qu’elles n’en ont l’air.
- Ce ne sont pas les conclusions du médecin qui a examiné mon fils. Et d’ailleurs cela ne correspond pas à ce que mon fils m’a raconté.
- Il est perturbé, il est blessé et il souffre, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il ne se souvienne pas exactement de ce qui s’est produit.
- Cela ne correspond pas non plus à la version de la personne que j’ai eu au téléphone…
- Ah… Et que vous a-t-elle dit ?
- Que Sacha était à l’hôpital parce qu’il avait été roué de coups et que l’on avait mis un temps infini à lui porter secours.
- C’est la secrétaire qui vous a téléphoné, Monsieur Delponte. Or, les secrétaires ne vont pas en récréation avec les enfants. Vous avez dû mal comprendre ce qu’elle vous a dit. En fermée dans son bureau, elle n’a pas pu avoir connaissance de ce qui s’est passé.
- Donc, votre décision est prise : une exclusion de trois jours et un suivi psychologique… Murmura Solange.
- Exactement, c’est le mieux à faire pour que tout rentre dans l’ordre rapidement.
- Je suppose qu’il n’y a aucun moyen de vous faire changer d’avis ? Insista-t-elle.
- Pas au vu des éléments dont je dispose.
- Et si nous vous prouvons que cela ne s’est pas passé comme vous l’affirmez ?
- Il n’y a rien de plus, je vous l’assure. C’est un banal accident dans une cour d’école, voilà tout.
- N’oubliez pas que je vous ai offert une chance de réparer l’erreur que vous êtes en train de commettre. » Lui dit Emmanuel en la saluant. La directrice soupira lourdement et ferma la porte derrière eux. Solange eut un long frisson en passant devant le banc vert qui se trouvait sous le préau. Ce n’était pas le seul de la cour, mais son instinct maternel lui assurait que c’était bien là que son fils avait été si sauvagement agressé. Emmanuel passa un bras rassurant autour de ses épaules. Le frisson disparut aussitôt. Il jeta un regard circulaire autour de lui. Le moindre détail de la cour s’imprima dans son esprit. Le grand platane au milieu de l’aire de jeux, la marelle tracée à la peinture, le banc qui avait perturbé Solange et surtout la porte du bâtiment qui ne pouvait que le masquer lorsqu’elle était ouverte. Les petites brutes avaient pu agir en toute discrétion. Il imagina en un éclair les instituteurs en train de discuter dans l’embrasure de la porte, jetant un bref coup d’œil de temps à autre aux enfants en train de courir, sauter, crier… Leurs cris avaient dû couvrir ceux de Sacha. Il serra les poings.
« - Partons. Nous n’avons plus rien à faire ici. Solange acquiesça silencieusement.
- Il ne peut pas revenir. Chuchota-t-elle.
- Nous allons trouver une solution. » Répéta-t-il pour la deuxième fois de la soirée alors qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il pouvait faire pour tenir parole.

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la nonna 10/08/2014 14:30

genial