Dans le dortoir dédié à l’accueil des fidèles venus en retraite...

Publié le par Sandrine

Dans le dortoir dédié à l’accueil des fidèles venus en retraite, Karl passa une nuit agitée, peuplée de cauchemars atroces. Lorsqu’il se réveilla, à l’aube, son premier geste fut de prendre un anxiolytique. Il prit une longue douche pour évacuer les derniers miasmes de son sommeil agité et alla réveiller Henry et Denis. Denis n’était plus dans la chambre quand Karl y entra.
« -Il est allé chercher le matériel dans la voiture. Lui expliqua Henry. Tu as les traits tirés, tout va bien ?
-Oui. J’ai mal dormi, voilà tout.
-Allez, mauvaise troupe, en route ! Lui dit-il en finissant de refaire son lit.
-Avoue que si je n’étais pas en cause, tu serais parti d’ici il y a longtemps sans te plier à leur petit jeu.
-Il faut qu’on sache, Karl. Tu es mon ami.
-C’est idiot, mais je ne les sens pas.
-Ce n’est pas idiot du tout. Ils se servent de nous. Mais dans le fond, si ça te rend service, je n’y vois aucun inconvénient.
-Karl, Henry ! Les héla le Père Lavergny. Venez, Denis est déjà dans le bureau du Père Roche. Un café vous y attend. Il les précéda dans le dédale de couloirs qui y menait. Il avait le pas alerte et l’air joyeux. L’attitude du Père Roche tranchait avec la gaieté de son confrère. Il était visiblement embarrassé. Il attendit silencieusement que Denis ait fini son installation.
« -Voilà ! Nous pouvons y aller. Il vaudrait mieux utiliser la Spirit Box, non ?
-Ce sera plus réactif. L’approuva Henry. Karl massait nerveusement sa main. Une goutte de sang perla à la surface de sa peau. Il l’essuya rapidement pour que les autres ne s’en aperçoivent pas.
-Y a-t-il quelqu’un avec nous ? Commença-t-il.
-« Bonjour, Karl… Que de soutanes… » Un ricanement suivit. Le Père Roche sursauta dans son voltaire grenat.
-Je vous ordonne de laisser cet homme en paix ! Tonna-t-il.
« -Pas d’ordre… »
-Par la volonté de Dieu…
-« Il n’y a ni Dieu ni Diable. Seulement moi… »
-Cessez de blasphémer !
-« Ce n’est que la vérité… Mon règne arrive… »
-Notre Père qui êtes aux cieux… Commença le prêtre.
-« Encore ?... Les cieux sont vides… Ils m’appartiennent… »
-Tu n’as aucun pouvoir, démon ! Hurla le Père Roche.
«-« A tout de suite, Karl… » Karl lança un regard affolé à Henry. Avec horreur, il vit trois marques rouges apparaître sur le cou de son ami. A peine eût-il le temps de se précipiter vers lui que Karl gisait sur le tapis, son sang s’écoulant à gros flots de sa gorge déchirée. Henry suffoquait. Son cœur se mit à battre follement dans sa poitrine alors qu’une pression effroyable comprimait son cerveau. Il lutta pour ne pas défaillir. Le Père Lavergny s’agenouilla à côté de Karl alors qu’il rendait son dernier soupir dans les bras d’Henry. Il avança sa main vers son visage pour fermer ses paupières. Il la retira précipitamment. Trois griffures s’y dessinaient. La Spirit Box émit un rire tonitruant.
-« Bonjour Gianni… » Denis se leva d’un bond, la saisit et la lança contre le mur. Elle aurait dû éclater en morceaux contre les lambris, mais elle retomba intacte aux pieds du Père Roche. Le Père Lavergny ne pouvait détacher ses yeux de sa main. Il était livide.
«-Henry… Vieux frère ? Denis récupéra la Spirit Box au moment où le Père Roche allait l’écraser d’un coup de talon.
-Karl, c’est toi ?
-« Oui… Arrêtez tout… »
-Promis…
-« Non… Seuls ce qui croient en lui… Sont vulnérables… »
-Karl, tu peux revenir ? Demanda Denis, désespéré.
-« Non… Ignorez-le… »
-Karl, je t’en prie… Reste avec nous. Le supplia-t-il.
-« J’essaye… »
-« Emouvant… » Leur répondit Hauser, sarcastique.
-Où est Karl ? Hurla Henry.
-« Dans mon royaume… » Henry n’avait pas lâché le buste de son ami et le berçait doucement contre lui. Il ne comprenait pas. Karl était encore souple et chaud, il essayait de se persuader que tout cela n’était qu’un cauchemar.
-Mais que voulez-vous ? Gémit Lavergny, terrifié.
-« Je suis Dieu… Ton nouveau Dieu… Pas de chair… Nulle faiblesse… Etre supérieur… Rends-moi hommage… A genoux !... » Le Père Lavergny observa la Spirit Box, incrédule. Il commençait à s’incliner lorsque le Père Roche se précipita sur lui et le saisit aux épaules pour le redresser d’autorité.
-Malheureux, que fais-tu ? Lui cria-t-il.
-Je veux vivre… Gémit-il en adressant un regard à la dépouille de Karl.
-Es-tu devenu fou ? Tu ne vas tout de même pas obéir à cette boîte ?
-Ce n’est pas qu’une boîte… Il est plus fort que nous.
-Ca, c’est à nous d’en décider ! Lui dit-il, cassant.
-Tu as essayé, tu n’as rien pu faire contre lui. Regarde ce malheureux… Je suis le prochain.
-Pas si tu crois plus en Dieu qu’en lui. Il n’existe que parce que tu le lui permets.
-Comment veux-tu que je nie l’évidence ? Lui répondit-il en lui mettant sa main blessée sous le nez.
-Karl, aide-nous ! Lui demanda Henry.
-« Oubli… Cest l’oubli qui tue les esprits… »
-« Assez ! » L’interrompit Hauser.
-Karl… Karl…
-« Vite… C’est difficile… Trois niveaux… Terre, monde des ombres, lumière… Le souvenir ou la haine lie à la Terre… Il règne ici… Son rôle de prêtre apaise… Il s’est approprié cette zone… »
-C’est comment ? Demanda timidement Denis.
-« C’est la terre, sans corps… Pas un autre monde… »
-Existe-t-il un moyen de le tuer ?
-« Déjà mort… »
-Toi aussi, mon grand ! Vous êtes à égalité.
-« Je dois apprendre… »
-Il a parlé de trois niveaux, Dieu est sans doute la lumière… Nota Roche.
-Croyez-vous que ce soit le moment d’établir une cartographie ? Répliqua Lavergny, acide.
-« Ni Dieu, ni Diable… » Reprit Karl. « Juste des hommes à des niveaux de conscience différents… »
-Ne pouvez-vous demander de l’aide à la lumière ? L’interrogea le Père Roche.
-« Comment communiquer ?... »
-Priez !
-« Ca ne marche pas… »
-Alors il va vous falloir la rejoindre. Conclut-il.
-« Je ne décide pas… »
-Désolé, Karl… Tu nous manques déjà…
-« Pas de regrets… On s’est bien marrés… » Le grésillement remplaça la voix de leur ami.
-Il est parti. Leur dit le Père Roche. J’espère qu’il pourra quelque chose pour nous.
-J’ai toujours la trace… Nota Lavergny. Henry déposa délicatement le corps de son ami sur le sol et se releva. Il était couvert de sang séché. Denis retira sa veste et en recouvrit la tête de Karl. Il pleurait en silence.
-Je ne sais pas comment nous allons pouvoir explique ça à la police… Commença Henry. Nous allons tous finir soit en prison, soit à l’asile.
-J’ai tout filmé. Lui rappela Karl. Nous n’aurons qu’à leur montrer la vidéo.
-Surtout pas ! Répliqua le Père Roche.
-Pardon ?
-Si nous rendons cette vidéo publique, Hauser aura ce qu’il cherche. Nous ne pouvons pas faire ça.
-Hauser a déjà obtenu toute la couverture médiatique nécessaire pour que les gens soient persuadés de son existence. Entre l’émission d’Halloween et le reportage que Chanel One ne va pas tarder à diffuser… Pour l’oubli, on n’a plus une chance.
-Allons, allons, il doit exister une solution… Rajax doit pouvoir nous aider. C’est le plus rationnel d’entre nous. Leur dit Lavergny.
-Rationnel ? Vous me parlez de quelqu’un qui préfère nier les évidences que d’admettre qu’il ne comprend pas quelque chose ! Releva Henry, fataliste. Il faut appeler les autorités. Nous ne pouvons pas laisser Karl comme ça. Poursuivit-il, la voix brisée.
-Votre ami a-t-il de la famille ? L’interrogea le Père Roche.
-Non, pourquoi ?
-Alors nous pouvons régler ça nous-même…
-Vous plaisantez, je suppose. S’indigna Denis.
-Mais enfin, que croyez-vous que la police puisse faire pour lui ? Arrêter son assassin ? Soyons sérieux…
-Il faut penser aux vivants. Renchérit Lavergny.
-Nous ne faisons que ça.
-Il me suffit de téléphoner à Chanel One pour les informer que finalement l’Eglise s’est ravisée et ne souhaite pas que l’un de ses prêtres apparaisse dans le reportage pour en empêcher la diffusion.
-Le mal est déjà fait, ne rêvez pas. Ils vous couperont au montage et le reportage sera diffusé. Et quand bien même, que faites-vous du maire de Laminster ? De l’équipe de Chanel One ? De Rajax et de tous les téléspectateurs ? Nous ne pouvons pas forcer qui que ce soit à oublier.
-Alors, il faut que vous disiez publiquement qu’il s’agit d’une supercherie. Répartit Lavergny.
-Non seulement ça ne convaincrait pas tout le monde, mais ça inciterait Hauser à se venger… Vous êtes en première ligne. Lui rappela Henry.
-Mais il doit exister un moyen…
-S’il existe une faille, Karl la trouvera. Rallumez la Spirit Box, Père Roche. Lui demanda Denis. Le prêtre soupira et s’exécuta.
-Karl, tu es toujours là ? L’interrogea Henry.
-« Oui… »
-Pour la lumière, comment ça se passe ?
-« Les esprits se dirigent tous vers le même endroit… Des points de rendez-vous… Et… Ils se dissolvent dans la lumière… Une espèce de rayon qui jaillit du sol… »
-Karl, voulez-vous que nous appelions les autorités ou nous autorisez-vous à nous occuper nous-même de votre dépouille ? Lui demanda le Père Roche.
-« Faites le nécessaire… Ils ne peuvent rien pour moi… »
-Où est le rayon le plus proche de toi ?
-« La cour de l’abbaye… La fontaine… »
-Tu as essayé de communiquer avec ceux qui s’en approchent ?
-« On dirait que je n’existe pas à leurs yeux… »
-Et si vous y passez la main, que se passe-t-il ? Demanda Lavergny.
-« Rien… Elle est toujours là… »
-On dit que l’eau de l’abbaye a des vertus miraculeuses. Nota le Père Roche.
-Y a-t-il un moyen d’obturer cette fontaine ?
-Pour quoi faire ? Sétonna Henry.
-Essayer d’agir sur la lumière…
-Ca ne nous aiderait pas beaucoup à vaincre Hauser. Objecta-t-il. Mais déjà Lavergny avait traversé le bureau et claquait la porte derrière lui. Ils l’entendirent courir dans les couloirs. Le Père Roche tira le rideau. De sa fenêtre, il avait une vue plongeante sur la cour et la fontaine qui se trouvait en son centre. Lavergny s’y précipitait. Il plongea sa main dans l’eau et attendit quelques secondes. Quand il la ressortit, il l’examina attentivement et poussa un cri de joie. Les griffures avaient disparu. Il chercha quelque chose autour de lui, avisa un seau de jardinage et le remplit d’eau. Il releva les bords de sa soutane et revint au pas de course. Sans un mot, il retira la veste qui recouvrait le corps de Karl et fit couler l’eau en un long filet sur sa gorge. Il secoua la dernière goutte et retint son souffle. Mais la plaie béante était toujours là, et semblait se rire de son initiative.
-Karl, tu as senti quelque chose ? Lui demanda Denis.
-« Non… J’ai vu… Mais je n’ai rien senti… »
-« Gianni… » Le Père Lavergny sursauta. Il poussa un cri de dépit en constatant que les zébrures de sa main étaient de nouveau là.
-« Pourquoi me fuir… » Le Père Lavergny s’effondra sur le premier siège venu.
-Pourquoi n’allez-vous pas dans la lumière ? Lui demanda-t-il.
-« Je veux vivre… La lumière, c’est l’anéantissement… »
-La lumière, c’est la vie, Hauser.
-« Non… C’est la mort… »
-Vous avez peur.
-« Pas de psychologie de comptoir… »
-Vous êtes un lâche !
-« Vous ne savez pas ce que vous dites… »
-Et que savez-vous, vous ?
-« Eva… »
-Que lui voulez-vous ? L’interrogea Henry, agressif.
-« Amenez Eva… »
-Laissez-la tranquille !
-« Eva sait… Je suis le sauveur… »
-Ce n’est pas en tuant que vous sauvez quoi que ce soit !
-« J’ai attiré votre attention… Allez chercher Eva… »
-Pourquoi vous obéirions-nous ?
-« Cherchez qui elle est… Vous me l’amènerez… »
-Puisque vous savez quelque chose, dites-le ! S’emporta Henry.
-« Trop long… Cherchez… Interrogez… Elle sait… »

Lire la suite: Qu’est-ce qu’il peut bien encore vouloir ?

Publié dans Le règne des ombres

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