Edward n’en revenait pas.

Publié le par Sandrine

Edward n’en revenait pas. Il avait beau lire et relire les conclusions de son collègue français, cela lui paraissait tout bonnement incroyable. John l’attendait. Il allait devoir lui annoncer la mauvaise nouvelle et s’attendait à un cataclysme. Lorsque la secrétaire l’annonça et lui ouvrit la porte, il eut la tentation de tourner les talons et de s’enfuir en courant. John lui faisait déjà signe de s’asseoir dans l’un des énormes fauteuils de cuir qui formaient un salon dans le bureau.
« -Alors, Eddy, les affaires ne se sont jamais si bien portées, n’est-ce pas ? Lui dit-il, souriant, en désignant le dossier comptable posé sur la table de marbre qui les séparait. Edward observa John. C’était un trentenaire brun, à la silhouette fine et nerveuse. Son regard de feu se planta dans le sien. Il attendait, silencieux.
- Pour l’instant, oui. Répondit-il sombrement.
- Allons, un peu d’enthousiasme ! Rien ne peut se faire sans enthousiasme, Eddy.
- Nous avons un problème… John posa son verre de soda.
-De quelle nature ?
-L’algorithme a été deviné. Laissa finalement tomber Edward, tremblant à l’idée de la réaction de son patron.
- Pardon ? L’interrogea-t-il, incrédule. Puis, décrétant que l’homme qui lui faisait face ne pouvait être sérieux, il éclata d’un rire sonore.
- Ne ris pas, John, je ne plaisante pas. Le front d’Edward, malgré ses trente ans, était creusé de rides, l’inquiétude assombrissait son regard.
- Et qui aurait eu un génie supérieur à tous nos ingénieurs réunis ?
- Un français.
- Bon, il est peut-être un peu plus doué que les autres mais…
- Il s’appelle Delponte. Il est référenceur. Il a un portefeuille d’une centaine de sites. Avant, ils étaient tous dans les dix premières positions… Mais depuis deux semaines, ils sont tous systématiquement premiers.
- Peut-être qu’un bug…
-Non. Nous avons fait un audit précis de tous ces sites. Ils remplissent tous très exactement les deux cent critères. Ce ne peut pas être dû au hasard.
-Un français… Mais comment veux-tu qu’il ait eu accès à l’algorithme du fin fond de sa cambrousse ? Même nos ingénieurs n’en sont informés que partiellement selon leur travail. Je suis le seul à le connaître, avec toi, bien sûr.
-John, si nous ne faisons pas quelque chose rapidement, c’en est fini de Bloogle. John se leva, fit les cent pas quelques minutes, les mains croisées dans le dos et la tête basse.
-Vérifie encore. Siffla-t-il. Edward perçut la tension qui raidissait chacun de ses muscles.
-Nous avons vérifié tout cela une centaine de fois.
-Vérifie encore ! Hurla-t-il, fou de rage, avant de prendre le verre de soda et de le lancer sur le mur. Le verre éclata, une tâche sombre s’étala sur la peinture immaculée. Edward avait des sueurs froides.
-Tu sais comme moi que ça ne servira à rien. Soupira-t-il. John s’assit.
-Sanction manuelle immédiate pour tous ces sites ! Décréta-t-il.
-Ca ne servirait à rien. Il aura tôt fait d’en recréer. En plus, maintenant, il peut toucher une large audience. S’il va raconter qu’on le sanctionne parce qu’il a trouvé la méthode, ce sera une publicité catastrophique. Les actionnaires vont prendre peur.
-Il est peut-être corruptible… Tout le monde est corruptible…
-Imagine que non, que ferions-nous ? Bientôt, l’argent ne sera plus un problème pour lui, si tant est que ça l’a été. Nous ne connaissons pas ce type.
- Et bien il est temps d’apprendre à la connaître. Diligente une enquête sur lui. Je veux tout savoir. Il a forcément un point faible. Nous trouverons comment négocier.
-Si nous le vexons, nous prenons le risque qu’il dévoile publiquement la méthode.
-Il n’y a pas d’affaire sans risque, tu le sais aussi bien que moi.
-Oui, mais là, il est maximal. Nous risquons de tout perdre. Imagine une minute s’il lui prend l’idée de divulguer une proposition de notre part ? Nous passerions pour des ânes et le ridicule, c’est très mauvais pour les affaires. Je n’ai pas bien envie d’avoir à traiter avec ce type. John sentit qu’Edward pesait ses mots.
-Pourquoi ? Il ne nous en veut pas personnellement, d’ailleurs, c’est quand même grâce à nous qu’il vit. Sans Bloogle, il n’y aurait pas d’algorithme et donc pas de référenceurs…
-Sans Bloogle, il y aurait un autre moteur de recherche, tout simplement. John, tu sais bien ce que les référenceurs pensent de nous. Ils passent leur vie à se battre contre nous. Certains y ont laissé leur chemise.
-Oui, mais lui, c’est différent, il est en train de faire fortune grâce à nous.
-Pas grâce à nous, je te l’ai déjà dit : Bloogle ou un autre, pour lui, c’est pareil !
-Changeons l’algorithme ! Dit-il sans croire réellement à ce qu’il avançait.
-Allons, tu sais bien que ça nous prendrait un temps fou en développement. En plus, que veux-tu que nous changions radicalement ? L’algorithme est presque parfait. Notre classement est le meilleur du point de vue des utilisateurs, nous ne pouvons pas prendre un tel risque : ce serait du suicide ! Et en plus, si ce type a réussi une fois, qu’est-ce qui nous dit qu’il ne serait pas capable de s’adapter encore ?
-Alors, qu’est-ce que tu suggères, on le laisse faire ?
- Tu sais bien que non !
-Alors il faut négocier. Je veux savoir jusqu’à la couleur du slip de ce mec d’ici deux heures. Nous allons trouver l’angle d’attaque pour le faire plier.
-J’espère que tu as raison. »
Edward et son équipe restreinte fouillaient le Web depuis plus d’une heure déjà à la recherche de renseignements. Ce type était un fantôme. Rien de personnel n’apparaissait. Il avait bien créé des profils sur les réseaux sociaux, mais seule son activité y était présentée. Il avait une activité sur les forums dédiés au référencement, mais rien de personnel n’apparaissait dans ses messages. A part son nom, son prénom et son adresse, il n’y avait rien à glaner. Même le registre des sociétés n’avait été d’aucun secours. La forme juridique qu’il avait choisie ne lui imposait pas de déposer ses comptes. Il était donc impossible de se faire une idée de la situation financière de ce gars. Edward était désespéré. Rarement, il avait eu l’occasion de tomber sur quelqu’un qui maîtrisait à ce point son E-réputation.
« -John vous attend. » Lui dit sa secrétaire en reposant le combiné du téléphone qui venait de sonner. Edward jeta un regard furieux à la pendule. Il fallait y aller. John arpentait son bureau de long en large lorsque Edward y pénétra.
« -Alors ?
-Il s’appelle Emmanuel Delponte, il vit à Toulon, il a créé sa boîte il y a dix ans… Et c’est tout.
-Comment ça, c’est tout ? Ca ou rien, c’est pareil ! Tonna John.
-Je sais. Nous avons cherché partout…
-Il communique pourtant, c’est son métier, nom d’un chien !
-Oui, mais uniquement dans le cadre professionnel.
-Et que dit-il ?
-Rien. Il se contente de donner ou demander des données techniques. C’est terriblement factuel. Il n’a jamais participé à aucune polémique nous concernant… Nous n’avons rien, John !
-Alors il faut envoyer quelqu’un sur place.
-On va se faire repérer à des kilomètres !
-Engage un détective. Ils en ont bien, non, ces maudits français !
-Ca va prendre du temps…
-Alors il faut négocier à l’aveugle !
-Non, il faut prendre notre mal en patience et croiser les doigts pour qu’il ne fasse pas trop de dégâts. Nous n’avons pas d’autre alternative pour le moment. »

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