John était finalement venu.

Publié le par Sandrine

John était finalement venu. Ressassant sa colère et sa frustration, il n’avait pas accordé un regard à Edward. Sombre et silencieux, il s’était laissé guider comme un automate. Edward avait décidé de ne pas avertir les Delponte de leur démarche. Il voulait profiter de l’effet de surprise. Par souci de confidentialité, il avait décidé de s’en remettre à ses maigres connaissances en français. Lorsqu’il descendit du taxi, John fixa le petit pavillon d’un regard mauvais. Edward dut le pousser légèrement dans le dos pour qu’il consente à s’approcher de la porte. Il faisait une chaleur torride, et tous deux étouffaient dans leurs costumes. Edward sonna. Solange, surprise de voir ces hommes endimanchés à sa porte, leur adressa un regard soupçonneux.
« -Madame Delponte ? Edward avait un accent à couper au couteau. Elle fit un pas en arrière, hésita une seconde et s’apprêtait à refermer la porte quand il reprit. S’il vous plaît, nous ne voulons que vous parler. Il vit une lueur de haine dans les yeux de la femme qui lui faisait face. Nous avons fait un très long voyage pour venir vous parler… S’il vous plaît…
-Entrez. Céda-t-elle finalement. Je vais prévenir mon mari de votre arrivée. Sacha se trouvait dans le salon, il avait un ordinateur portable sur les genoux. Il le va sa petite tête vers les deux hommes.
- Asseyez-vous. Leur dit-il dans un anglais parfait.
-Alors comme ça, ce serait toi ? L’interrogea John.
-Moi quoi ? L’enfant posa son ordinateur à côté de lui.
-Toi qui aurais trouvé les secrets de mon algorithme… Il y avait une pointe d’amertume dans sa voix.
-Oui. Ce n’était pas si compliqué.
-Ah ! S’étonna Edward. Tu ne l’aurais pas conçu comme ça ?
-Non.
-Qu’aurais-tu donc fait ?
-Présenter une même liste de résultats à tous les internautes était une erreur.
-Mais les internautes peuvent affiner les résultats en fonction de leur situation géographique.
-Et très peu le font. Ils veulent un résultat immédiat et pertinent, mais ils ne veulent pas faire de manipulations. Il aurait fallu le faire pour eux.
-Et c’est tout ce qui manquait ?
-Oui et non.
-Je t’écoute. Lui dit John, à présent intéressé par le raisonnement de l’enfant.
-En continuant à proposer des résultats fixes où seuls les dis premiers peuvent espérer réellement quelque chose, vous êtes en train de tuer la poule aux œufs d’or.
-Oui, mais il ne peut y avoir qu’une première page.
-Non. Les résultats doivent être personnalisés pour chaque utilisateur.
-Ce n’est pas possible, Sacha. Il faudrait collecter des données et les stocker. Les gens n’apprécient pas d’être fichés.
-Ils donnent pourtant tous les renseignements qui les concernent sur la toile.
-Oui, mais ils utilisent des pseudos, ils ne sont pas fous.
-Non. Sur les réseaux sociaux, ils donnent leurs vrais noms.
-Oui, mais ces données appartiennent au réseau social concerné. Nous n’avons pas le droit de les exploiter…
-C’est pourtant public…
-Oui, mais il y a beaucoup d’utilisateurs qui sont prudents et gardent certaines informations secrètes.
-Vous avez bien un réseau social ? Vous ne l’exploitez pas assez.
-En un mot comme en cent, qu’aurais-tu fait ?
-Un tri par pertinence lexical, c’est sûr, mais en plus de la réputation du site, j’aurais personnalisé à l’extrême les résultats. Si vous intégrez déjà ne serait-ce que la situation géographique en proposant en priorité les sites à proximité, vous permettrez de rétablir un lien social. Et il n’y aura plus une première page, mais des millions et plus de gens pour en vivre. Prenons le E-commerce, tous les sites vendent à peu de choses pères les mêmes articles… Emmanuel et Solange étaient là, debout depuis quelques minutes, silencieux. Ils ne comprenaient pas comment le patron de Bloogle lui-même, après leur avoir fait les pires ennuis, pouvait se trouver dans leur salon, discutant à bâtons rompus avec un bambin de huit ans.
-Monsieur, votre fils est effectivement extraordinaire. Dit Edward à Emmanuel. Puis s’adressant à l’enfant. Et tu saurais faire ça ? L’enfant lui jeta un regard mi-intrigué, mi-amusé.
-C’est déjà fait.
-Tu me le montres ? Lui demanda John.
-Non. C’est secret. Vous n’avez qu’à faire le vôtre !
-Ca, je l’ai déjà fait, mais un petit génie a tout détruit.
-Je sais que je ne peux rien en faire tout seul.
-Alors, travaillons ensemble. La guerre est terminée, Sacha. Nous y avons beaucoup perdu tous les deux. Edward reprit en français à l’intention de Solange et d’Emmanuel.
-Un enfant n’a pas le droit de travailler, il n’a pas non plus le droit de signer un contrat, mais il peut être désigné actionnaire et toucher des dividendes…
- Actionnaire à quelle hauteur ? L’interrogea Emmanuel, toujours sur la défensive.
-A cinquante pour cent avec John. Vous pouvez signer ce document à sa place, Monsieur Delponte.
-Sacha, au lieu de nous faire la guerre, nous pourrions faire de grandes choses ensemble… Lui dit doucement John.
-Qu’aurait-il à faire exactement ? Lui demanda Solange.
-Sacha vient de nous dire qu’il avait déjà mis au point un nouvel algorithme. Il n’a rien de plus à faire que de nous le communiquer.
-Qu’en dis-tu, bonhomme ? Lui demanda son père.
-Il faut que l’on sache que c’est moi qui l’ai fait…
-Les droits de la propriété intellectuelle sont prévus dans notre accord.
-C’est juste. Approuva l’enfant. C’est la solution la plus raisonnable.
-Tu ne regratteras pas ? L’interrogea sa mère. Tu sais, rien ne t’oblige à accepter…
-J’ai prouvé que je n’étais pas fou ou idiot, c’est tout ce qui m’intéressait.
-Il est effectivement temps d’en finir. Lui confirma Emmanuel. Edward sortit une liasse de papiers de sa sacoche.
-Si vous voulez bien en prendre connaissance…. Il est rédigé en français. Emmanuel lut scrupuleusement les documents puis les présenta à Solange. Ses mains tremblaient un peu quand elle lui rendit les feuilles dactylographiées.
-Bien, nous allons signer tous les deux. Sacha, tu es vraiment certain…
-Oui.
-J’ai autre chose pour vous… Reprit Edward en sortant un gros dossier qu’il déposa devant Emmanuel.
-Qu’est-ce que c’est ?
-Nous savons que vous avez des soucis et il faut bien avouer que pour certains d’entre eux, nous sommes un peu responsables… Vous trouverez dans ce dossier tous les éléments nécessaires à assurer votre défense.
-Je ne sais pas si je dois vous remercier ou m’offusquer…
-L’essentiel est que vous n’ayez plus de problèmes, ne croyez-vous pas ?
-En effet.
-Sacha va, je l’espère, gagner beaucoup d’argent d’ici peu. Mais cela implique quelques contraintes notamment pour vous qui allez devoir le représenter dans toutes les décisions de l’entreprise jusqu’à sa majorité. Il serait bien plus pratique que vous veniez habiter aux Etats-Unis. Nous pouvons vous aider dans vos démarches. Il existe d’excellents établissements scolaires qui pourraient recevoir Sacha.
-Mais enfin, nous parlons assez mal la langue, j’ai un travail ici et Sacha a besoin de soins et de stabilité…
-J’entends bien, Madame. Mais Sacha allait être soumis à des changements de toutes façons, ne serait-ce que parce qu’il est obligé de changer d’école…
-Ecoutez, tout ceci va très vite… Hier encore, vous ne nous vouliez pas forcément du bien… Je ne sais pas…
-Je suis navré de ce qui s’est passé, mais ce sont les affaires, cela n’avait rien de personnel…. Il était sur le point de solliciter John pour qu’il tente de convaincre Solange, mais déjà, il était au téléphone. « Faites circuler un communiqué de presse expliquant que Bloogle connaît actuellement quelques bouleversements mais que loin de signifier la fin de nos activités, ils ne font que préfigurer une petite révolution dans l’univers des moteurs de recherche et que l’expérience de nos utilisateurs n’en sera que meilleure. Tentez quelque chose sur « Internet village mondial »…. Introduisez la notion de proximité… Débrouillez-vous pour raconter en outre l’histoire d’un adorable bambin surdoué à l’origine de ce nouvel algorithme… Sachez créer le buzz et l’émotion… »
-Sacha, je crois que tu vas avoir ce que tu cherchais d’ici quelques minutes…. Tu vas avoir la reconnaissance et l’argent… Lui dit John.
-Je n’ai jamais cherché quoi que ce soit. Ce sont les autres qui m’ont obligé à faire tout cela. Avant, j’étais heureux.
-Et tu ne l’es plus ? S’inquiéta Solange.
-C’est différent. Tu n’avais pas tort. Avant, j’avais peur que les gens me fuient parce que je n’étais pas comme eux, maintenant, j’ai peur d’être obligé de les fuir pour qu’ils ne profitent pas de moi.
-Tout le monde cherche toujours à profiter des autres, Sacha. Toujours. Lui répondit John. Tu profites de mon infrastructure, je profite de ton algorithme. Tant que cela reste un échange, il n’y a pas de problèmes. Ne te pose pas trop de questions sur ce que les autres peuvent penser de toi.
-Je ne m’en posais pas, avant. C’est pour ça que j’étais heureux.
-Sacha, écoute, il faut que tu nous dise si tu veux que nous partions… Lui dit Solange.
-Tu parles de stabilité, mais ici, rien n’est plus pareil. C’est vous les adultes… »

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