Lorsque le Père Clément se gara

Publié le par Sandrine

Lorsque le Père Clément se gara, la nuit tombait. L’esplanade de terre battue où les bus déversaient chaque jour des hordes de touristes était déserte.
« -C’est à dix heures du matin que le phénomène se produit. Nous allons passer la nuit dans un campement près d’ici. Une mission archéologique y est installée. Je ne sais pas ce que vous cherchez, mais j’ai la ferme conviction que vous vous trompez. Nous connaissons bien mademoiselle Hengel. Elle fait régulièrement des dons pour soutenir la recherche.
-Nous avons pourtant toutes les raisons de croire qu’elle a un but beaucoup moins avouable que l’archéologie.
-Le Père Lavergny m’a longuement parlé de ce qui se passe… Vous vous égarez tous. Ne savez-vous donc pas que l’on appelle Satan le grand perturbateur ? On vous ment. Et quand bien même vous auriez obtenu une preuve de vie après la mort… C’est bien ce que toutes les religions ne cessent de répéter.
-Oui, mais cette lumière ? Cette espèce de dissolution ?
-Je vous le répète : vous vous trompez lourdement. Si les scientifiques sont obtus, si les croyants sont fermes dans leurs convictions, vous, athées, il ne vous reste que le doute et il est en train de vous engloutir.
-Nous verrons… Répondit Henry, dubitatif.
-Voilà la tente où se réunissent les chercheurs. Entrez. Stupéfaits, Henry et Denis reconnurent Eva qui discutait tranquillement avec un homme d’un âge visiblement très avancé. La jeune femme eut un mouvement de surprise puis elle éclata de rire.
-Il est décidément très doué ! S’exclama-t-elle. Allons, ne restez pas plantés là. Venez prendre un verre. Elle prit cinq gobelets et les remplit de whisky. Papa, je te présente les fameux chercheurs de fantômes dont je t’ai déjà parlé. Mais il en manque un…
-Karl est décédé… La gorge tranchée par Hauser… Henry avait voulu choquer la jeune femme pour effacer son sourire qui lui semblait insultant.
-J’en suis navrée. Il va donc falloir que nous prenions des mesures… Avant tout, voici mon rapport. Dit-elle à Henry en lui tendant une chemise cartonnée bleue. Henry consulta directement la dernière page.
-Une supercherie ? Vous plaisantez ! N’avez-vous donc rien vu ?
-Oh, si ! J’en ai vu bien plus que vous ! Je vois que vous n’êtes pas un grand amateur de lecture, je vais donc vous expliquer tout cela moi-même. Savez-vous qui est Lavergny ?
-Oui, je me suis renseigné brièvement sur lui.
-Trop brièvement, sans aucun doute. Savez-vous pourquoi il n’est plus au Vatican ?
-Il prend de l’âge et il est trop fatigué pour continuer…
-Non. Il a été démis de ses fonctions. Le Père Lavergny est malade. Il est schizophrène. Il s’est mis dans la tête qu’il devait sauver l’Eglise en péril. Et son imagination n’a pas de limites…
-Mais enfin, le Père Roche…
-Non seulement Lavergny, pour malade qu’il soit, reste son supérieur hiérarchique, mais il est redoutablement intelligent. Le Père Roche évolue dans un univers de prière silencieuse coupé du monde. Il est vulnérable. Lavergny l’a dupé. Asseyez-vous. Vous devez être épuisés. Savez-vous où est né Lavergny ? Henry nia silencieusement. A Laminster. Le maire n’est autre que son cousin. Comme vous le craigniez lorsque vous en avez parlé avec Edouard, vous avez été les jouets d’une machination délirante. L’huissier lui-même a été soudoyé. Tout n’est que poudre aux yeux.
-Mais enfin, nous avons vu notre ami se faire trancher la gorge devant nous par une force invisible… Nous avons tout filmé ! Protesta Denis qui sentait sa raison vaciller.
-Si vous me montrez cet enregistrement, je vous prouverais que cela n’a rien de mystérieux. Les vois que vous entendez sont diffusées par un émetteur placé sur Lavergny. Votre ami s’est blessé la main parce que du fil de pêche avait été disposé près des bouteilles. Dans le noir, il vous était impossible de le voir. C’est un reflet lorsque la lumière de votre caméra a croisé le fil translucide qui m’a permis de le déceler.
-Le fer qui a enserré la cheville de Rajax… Il est digne de confiance, lui ! La jeune femme secoua la tête.
-Non. C’est précisément pour ça que je me suis disputée avec lui et que j’ai démissionné. Edouard est gravement malade. Pour tout dire, il est mourant. Lavergny l’a corrompu en lui promettant de mettre son fils à l’abri du besoin. C’est bien sur sa cheville que le fer s’est retrouvé… Et il est prestidigitateur… J’ai longuement examiné la vidéo. Karl se trouve devant lui juste au moment où la chaîne aurait bougé toute seule pour l’entraver. Et c’est Lavergny qui l’a manipulée en dernier, juste avant qu’elle ne s’ouvre. Tout n’est qu’illusion, interprétation erronée des faits et déductions hâtives. Il faut dire à votre décharge que vous étiez seuls contre tous. Vous noterez d’ailleurs qu’ils se sont arrangés pour que vous ne vous retrouviez pas loin d’eux trop longtemps, de sorte que vous êtes restés presque en permanence sous leur emprise psychologique, d’autant plus grande que l’on a tout fait pour vous priver de sommeil. C’est ainsi que vous avez accepté l’inacceptable.
-Et vous, que cachez-vous pour avoir besoin d’utiliser des faux papiers ? Lui demanda Henry en massant ses tempes douloureuses.
-Quels faux papiers ? Lui répondit-elle avec un étonnement amusé.
-Eva Hengel serait née il y a cent onze ans… Vous les portez bien. Elle rit de bon cœur.
-Je ne m’appelle pas Eva mais Evelyne. C’est un diminutif dont je me sers en hommage à ma grand-mère.
-Mais il n’existe pas d’acte de décès…
-Les allemands en délivraient assez peu quand ils exécutaient les juifs…
-Je suis navré, excusez-moi.
-Il va vous falloir du temps pour vous remettre de tout cela.
-Oui. D’autant plus que la dépouille de Karl est entre leurs mains…
-A l’heure qu’il est, je ne crois pas. Avant de partir, j’ai pris la peine d’informer les autorités de tout cela. Le Père Clément vient de les aviser du drame qui a frappé votre ami…
-Mais pourquoi Lavergny nous a-t-il envoyés à vos trousses ?
-Pour se débarrasser de vous. Je vous l’ai dit, il est intelligent. Non seulement votre petit voyage lui permettait d’avoir les mains libres pour organiser la suite des évènements, mais en plus, demain, vous allez assister à un tel spectacle que vous auriez accepté ses théories les plus fantaisistes.
-Parce que nous allons y assister ? Lui demanda Denis.
-Bien sûr. Vous n’avez tout de même pas fait tout ce chemin pour rien… Le seul grain de sable dans les rouages du plan que Lavergny a échafaudé, c’est que mon père ne porte pas le même nom que moi. Il n’avait donc aucun moyen d’imaginer que je serais ici ce soir avec lui plutôt qu’à l’hôtel et que nous pourrions nous parler. Il est incontestable que nous pouvons le faire sereinement ici ce soir alors que cela aurait été presque impossible demain, en public.
-Vous êtes en train de nous expliquer que nous sommes des idiots… Conclut Henry, honteux.
-Non. Je vous explique que vous avez les victimes d’une formidable manipulation mentale. Je connais peu de monde qui serait parvenu à garder son sang froid en pareilles circonstances.
-J’ai tellement voulu prouver que je n’étais pas un tricheur que je me suis fait prendre à mon propre piège. Et c’est Karl qui en a fait les frais. Ca, je ne me le pardonnerai jamais. Excusez-moi, je vais faire quelques pas dehors… J’ai besoin de prendre l’air.
-Je viens avec vous. Vous êtes en Afrique, ici. Sortir seul et désarmé la nuit en plein désert n’est pas une riche idée. Lui dit le Père Clément. Henry se leva lourdement. Il était épuisé. L’air froid s’engouffra dans la tente quand il en souleva le panneau qui tenait lieu de porte. Il frissonna. Il se sentait subitement vide, incapable de sentiment ou de réflexion. Il regarda le ciel de velours noir constellé de diamants. Il songea brièvement qu’il n’y avait jamais prêté attention auparavant. A quelques mètres devant lui se dressait le Ramasseum. Il se sentit littéralement écrasé par cette masse colossale qui le surplombait. Il s’assit sur les marches de granit, se prit la tête entre les mains et commença à pleurer. Sur le sort qui avait voulu que son ami lui soit arraché, d’abord, sur l’avenir sombre qui s’ouvrait à Denis et à lui, ensuite, puis sur lui, enfin. Il ne parvenait plus à tarir ce flot intérieur qui jaillissait sans discontinuer. Au bout d’un moment, il sentit que le Père Clément s’était assis à côté de lui. Il avait posé son fusil entre eux. Henry sécha ses larmes d’un revers de main rageur. Puis il bondit comme un animal sauvage. Il s’était emparé du fusil. En un éclair, il en avait ôté la sécurité et mis le canon dans sa bouche… En une fraction de seconde, il appuya sur la détente, de peur de recouvrer sa lucidité avant d’avoir fait ce qui lui apparaissait comme impératif. Et il sut…

FIN

Publié dans Le règne des ombres

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lilou25 31/08/2014 18:00

Il faudra que je revienne quand j'aurai un peu de temps pour lire tout ça !!! A bientôt !

Desse romans 18/08/2014 18:22

Un peu de patience, je n'ai pas encore publié tout le livre!

la nonna 18/08/2014 17:56

je passe a la suite..