Il croisa un petit groupe qui semblait plus agité que les autres...

Publié le par Sandrine

Il croisa un petit groupe qui semblait plus agité que les autres. En son centre, une femme revêtue d’une burqa portait une pancarte : « Pas en mon nom ». Un couple âgé la tançait vertement.
« -Commencez par respecter les lois, Madame ! Ce type de déguisement est interdit sur la voie publique. C’est une provocation !
-Ah, ça y est, il n’aura pas fallu longtemps avant que vous ne vous laissiez aller aux amalgames. Vous savez lire ? Alors lisez ce qui est écrit sur la pancarte ! C’est tout sauf une provocation. Nous sommes tous ici pour revendiquer notre liberté d’expression. S’ils ont le droit de caricaturer le prophète, j’ai le droit d’exprimer ma foi. Je ne suis pas une terroriste pour autant. Je ne vous impose rien. Me voir vous dérange ? Tournez la tête !
-Madame, la loi autorise le dessin, en revanche, elle interdit ce type d’accoutrement. Nous vous le disons gentiment…. D’autres risquent d’avoir des réactions moins modérées. Ce n’est qu’une provocation stupide et nous ne voulons pas de violence aujourd’hui. Retirez ce vêtement ou rentrez chez vous ! Un homme s’approcha de la femme et lui glissa quelques mots à l’oreille. Elle retira sa burqa d’un geste théâtral.
-Ca vous va mieux comme ça ? Voilà, moi j’ai fait un effort pour aller vers vous. J’ai renoncé à ce que je considère comme une liberté essentielle pour vous prouver que je ne cherche ni les ennuis, ni la provocation. Et vous ? Que comptez-vous faire ? Allez-vous jeter votre pancarte ? Parce que dire que vous êtes Charlie, c’est dire que vous ne voyez pas où est le mal à insulter une partie de vos concitoyens, et ça, c’est une provocation stupide.
-Je ne fais que revendiquer la liberté d’expression la plus élémentaire. Ces hommes ne devaient pas mourir pour une plaisanterie !
-Vous êtes toujours dans l’excès ! Il y a tout de même de la marge entre dire qu’il est inacceptable d’insulter gratuitement les gens et soutenir un acte terroriste. Le débat est faussé dès le départ parce que vous ne voulez pas qu’il ait lieu !
-Ce n’est ni le moment, ni l’endroit, Madame. Aujourd’hui nous venons manifester notre soutien à des hommes morts pour leurs convictions. C’est un geste d’affection universel. Ce n’est pas un acte militant.
-Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » Lui lança-t-elle ironiquement. L’homme se recroquevilla comme sous une gifle et entraîna sa femme un peu plus loin. Alain vit la femme quitter le cortège encadrée par deux hommes. Le service d’ordre était discret mais efficace. Et pourtant, il arrivait bien trop tard. Le mal était fait. Un groupe de jeunes gens s’était arrêté et la regardait s’éloigner avec une admiration visible. Elle était parvenue à marquer leurs esprits encore malléables. Il erra longtemps parmi la foule, attentif aux expressions des visages, aux attitudes corporelles qui en disaient bien plus long sur les véritables émotions de chacun que les mots qui ne sortaient de leurs bouches qu’après avoir été mûrement réfléchis, évalués, jaugés, soupesés. Car s’il était une grande absente en ce dimanche, c’était la spontanéité. Les enfants eux-mêmes, s’ils étaient à mille lieues de pouvoir appréhender ce à quoi ils prenaient part, ressentaient au plus profond d’eux le carcan de retenue auquel l’inconscient collectif les astreignait.

Publié dans Charlie profané

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la nonna 02/02/2015 12:59

j'aimerai l'imprimer? je peux?

Sandrine 02/02/2015 14:03

Oui, bien sûr, du moment que ça reste à usage prive, j'en suis même flattée. Mais si vous avez un peu de patience, sachez que je viens de signer des contrats avec un éditeur et que la plupart de ces livres seront disponibles en format papier dans les mois qui viennent.