Il était dix heures trente. C’était vendredi...

Publié le par Sandrine

Il était dix heures trente. C’était vendredi. Il ne restait plus que trois jours à Eric pour se décider. Alain se prépara un café et alluma la télévision. Un flash tournait en boucle sur toutes les chaînes. Une prise d’otage était en cours dans un village près de Paris. Les preneurs d’otages n’étaient autres que les auteurs de la tuerie du journal. Fou de rage, Alain frappa du plat de la main sur le plateau de la table basse. Son mazagran vacilla et finit par tomber. Alain soupira. Sa réaction était stupide. Il fallait absolument qu’il s’astreigne à plus de sang froid. Il alla lentement chercher une éponge à la cuisine pour réparer les dégâts. Il était comme hypnotisé par sa télévision. Ayant perdu toute notion du temps et tout intérêt pour ce qui avait constitué son existence jusque là, il restait immobile, figé dans son canapé de velours, les yeux rivés sur les images qui se répétaient inlassablement. Des hommes lourdement armés cernaient un bâtiment situé dans une zone industrielle. Des journalistes parlaient sans interruption. Egrainant des mots vides de sens, pour décrire une scène figée qui ne se décidait pas à s’animer. Des experts se perdaient en vaines conjectures. Des témoins apeurés expliquaient, des trémolos dans la voix, qu’ils n’avaient rien vu. Des vautours ! Pensa Alain. Ces gens-là sont des charognards qui se disputent en criant les derniers lambeaux des cadavres de leurs collègues. Ils lui donnaient la nausée. Il allait finalement se décider à éteindre la télévision, quand la journaliste sembla s’agiter. Il suspendit son geste et n’appuya pas sur l’interrupteur de la télécommande. Une autre prise d’otages était en cours dans un magasin casher. Diviser pour mieux régner. Pensa-t-il. Rarement un acte terroriste avait bénéficié d’une telle couverture médiatique pendant son déroulement. Cela donnait à réfléchir. Cette orgie médiatique confinait à l’hystérie collective. Cela n’indiquait rien de bon. L’être humain adorait jouer à se faire peur, c’était connu. Mais que se passerait-il lorsque ce serait une sordide réalité ? Son estomac se révolta bruyamment. Il prit conscience qu’il n’avait rien avalé de solide depuis presque vingt quatre heures. Il fallait qu’il prenne de la distance. Il n’en avait aucune envie. Aussi ce fut devant son écran qu’il mangea le sandwich qu’il s’était rapidement confectionné avec ce qui lui était tombé sous la main dans le réfrigérateur. Il était ivre d’images, saoulé de paroles dont il ne faisait plus l’effort de percevoir le sens, se laissant bercer par la seule mélodie des mots. Il était au bord de la transe quand les premières déflagrations retentirent. L’assaut fut bref. Il en fut presque déçu. Cela manquait de panache. C’avait été un massacre plus qu’un combat et il n’y avait nulle gloire à en tirer. Il éteignit finalement la télévision. Il s’étira longuement et fit quelques pas dans le salon pour tenter de sortir de son engourdissement. Il ouvrit la fenêtre et s’y accouda. La nuit était tombée. Un silence de plomb s’était abattu sur la cité. Un homme promenait son chien. Il pressa le pas lorsqu’il croisa un groupe de jeunes. Il ne reprit une allure normale qu’en arrivant au coin de la rue. C’était idiot ! Mais la peur de cet homme était palpable. Alain eut la tentation d’appeler Eric pour le gratifier d’un tonitruant : « Je te l’avais bien dit ! » Mais il recula devant la vanité d’un tel acte. Il allait fermer la fenêtre quand des cris retentirent. Il tendit l’oreille. C’était une voix de femme qui déchirait le voile de silence.
« -Rentrez chez vous ! Vous n’avez pas honte, non ! Après ce qui vient de se passer… Bande de voyous ! Vous nous couvrez de honte !
-Calmez-vous, madame. Rentrez chez vous, je vous en prie… Répliqua une voix qu’il reconnut aussitôt.
-Je sais ce que je fais ! Hurla la femme. Toi, tu crois que je ne te reconnais pas ? Tu crois que c’est ta capuche qui va m’empêcher de te reconnaître, vaurien !
-S’il vous plaît… La voix s’étrangla. Des bruits sourds se firent entendre. La femme hurla. Ce fut un long hurlement, presque animal. Alain eut la tentation de se précipiter dans la rue mais il se ravisa. Il fallait qu’il comprenne. .. Qu’il éprouve la douleur dans sa chair… Il était urgent de ne rien faire. Il ferma la fenêtre et s’assit dans le canapé. Il s’écoula à peine quelques minutes avant que les sirènes d’une voiture de police ne se fassent entendre. Il poussa un soupir de soulagement et continua à patienter, résolu à ce qu’Eric vienne à lui. Mais quand il perçut la lumière d’un autre gyrophare, il ne put s’empêcher de jeter un œil par la fenêtre. C’était une ambulance. Sa résolution s’évanouit. Il dévala les escaliers sans même penser à fermer la porte derrière lui… Lorsqu’il arriva sur les lieux, il vit Eric allongé sur un brancard. Une vieille femme lui tenait la main en pleurant. Il la connaissait. Madame El Bachir était une figure du quartier. Il comprenait maintenant pourquoi Eric avait pris le risque de s’interposer. Un peu plus loin, trois jeunes menottés étaient assis sur le rebord du trottoir sous la surveillance de deux policiers. C’était le groupe de jeunes qu’il avait vu de sa fenêtre quelques minutes plus tôt. Il s’approcha du brancard après avoir salué les pompiers. Eric grimaça lorsqu’il vit Alain se pencher sur lui.
« -Jouer les pères la vertu ne va pas sans quelques désagréments… Lui glissa-t-il ironiquement.
-Heureusement que je peux compter sur ton soutien moral…
-Qu’est-ce que tu as au juste ? Reprit-il plus sérieusement.
-Une vilaine entaille à l’épaule. Ce n’est pas de chance… Alain éclata de rire.
-Tu surestimes grandement l’intérêt que le destin te porte ! Quelle est l’épaule touchée ?
-La droite. Alain opina.
-Veux-tu que je t’accompagne ?
-Ce n’est pas nécessaire. Nous parlerons demain.
-Si tu changes d’avis… Eric lui adressa un pauvre sourire. Il le savait sincère. Pendant ces quelques minutes, il avait retrouvé son ami… Même s’il avait pleinement conscience que cette trêve n’allait pas durer.
-C’est un brave garçon. Lui dit Madame El Bachir alors que les pompiers démarraient. Je suis seule ce soir. Viens manger à la maison. Tu m’expliqueras pourquoi vous vous êtes disputés. Alain lui adressa un regard surpris. Quel âge as-tu ? Lui demanda-t-elle.
-J’ai trente deux ans.
-Cela fait donc plus de trente ans que je vous connais tous les deux… Allez, viens. Je n’ai pas envie de manger seule ce soir.
-Je vais vérifier que j’ai bien fermé la porte de mon appartement et je vous rejoins. » Alain venait de se rappeler qu’il était parti en toute hâte. Il se reprocha sa négligence.

Publié dans Charlie profané

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Bleue 03/03/2015 14:57

Merci de partager vos oeuvres, c'est avec plaisir que j'ai lu ces quelques lignes et c'est avec plaisir que je reviendrais lire la suite.

la nonna 02/02/2015 11:38

J AIME