Il était huit heures, Serge exultait...

Publié le par Sandrine

Il était huit heures, Serge exultait, il tenait un témoin ! Le meurtre de la veille avait été commis en présence de quelqu’un. C’était inespéré. Oui, mais l’homme face à lui semblait bien en peine de lui fournir les réponses qu’il attendait.
« -Donc, il était vingt trois heures trente et…
- J’étais dans ma boutique. C’est une librairie. Je faisais l’inventaire. J’étais dans l’arrière-boutique. La lumière de la salle principale du magasin était éteinte. Le rideau était relevé. Tout se passait bien jusqu’à ce que j’entende un énorme bruit de verre cassé. Je me suis précipité dans la pièce. J’ai vu que la vitrine avait volé en éclat. Un homme était devant moi. Il avait un casque intégral et tenait un marteau dans la main. Il a crié « Les juifs, on vous aura ! » Et il est tombé. Je n’ai pas compris ce qui venait de se passer. Je suis sorti en faisant attention de ne pas me blesser avec les morceaux de verre. Je me suis penché sur lui. J’avoue que j’ai eu peur. Je me suis demandé si ce n’était pas une nouvelle ruse pour m’attirer et me frapper. Il avait un marteau dans la main… L’homme regardait obstinément ses chaussures. Il avait un visage rond, des petits yeux vifs et son double menton tremblotait au rythme de ses paroles. J’ai immédiatement pris le marteau et je l’ai mis un peu plus loin. J’ai essayé de l’appeler, mais il restait sans réaction. Il faisait sombre dans la ruelle. Alors je me suis vraiment penché sur lui. C’est là que j’ai vu un petit tube de glace dans sa poitrine. J’ai pris son pouls et j’ai compris qu’il était mort. J’ai alors appelé la police. Il ne servait à rien d’appeler les urgences. Mais je vous jure que je n’ai strictement rien à voir avec tout ça. Ce n’est pas la première fois que ma boutique est la cible de ce type de vauriens. J’ai déjà déposé plainte plusieurs fois pour des actes de ce genre, vous pouvez vérifier… Je crois que c’est la Mezouza que j’ai mis à l’entrée qui leur permet de m’identifier comme juif. Mais c’est ma liberté et ma foi… Je ne l’enlèverai pas !
-Personne ne vous le demande. Mais il va arriver un moment où il va falloir choisir entre fermer votre commerce pour votre sécurité et retirer cette fameuse… Mezouza… Ca s’appelle être raisonnable. D’ailleurs, pourquoi ne pas la mettre dans un endroit un peu plus… Discret…
-Mais pourquoi ? Nous sommes dans un pays libre ! Protesta-t-il avec force, profondément choqué par les propos de Serge.
-Je vous suggère simplement de faire preuve d’un peu de prudence par les temps qui courent… Vous l’avez dit vous-même, ce n’est pas la première fois que vous êtes la cible d’actes antisémites… Ce jeune n’était pas là par hasard… Je n’ai pas envie d’apprendre que vous avez été assassiné pour une…. Mezouza !
-Je crois que je comprends ce que vous voulez dire, mais c’est strictement hors de question.
-Avez-vous vu quelque chose d’autre ?
-Non. Je suis sorti juste le temps de constater les dégâts, puis je suis aussitôt rentré pour appeler les forces de l’ordre. A l’extérieur, je n’ai rien remarqué. D’après mon souvenir, il n’y avait personne à part le jeune et moi dans la rue. Il était tard, vous savez.
-Oui. Donc cet homme s’est fait tuer sous vos yeux et malgré tout, vous n’avez aucun signalement du tueur à nous fournir ?
-C’est bien ça. C’était lui, n’est-ce pas ?
-Qui ?
-Le tueur à l’arc ! Lui répondit-il sur le ton de l’évidence.
-Ca y ressemble, mais nous ne sommes sûrs de rien pour l’instant.
-En tous cas, il m’a rendu un fier service.
-Et vous pensez vraiment que c’est uniquement pour vous protéger qu’il a assassiné ce jeune homme ? Parce que moi, je ne vois pas vraiment un comportement héroïque derrière tout ça ! Tuer un jeune pour un acte de vandalisme, c’est un peu disproportionné, non ?
-Pour un acte antisémite ! Le corrigea le commerçant avec vigueur. Et puis qui vous dit qu’il se serait arrêté au vandalisme. Si telle avait été son intention, il se serait enfui après m’avoir insulté. Mais il ne l’a pas fait. Quand le tueur à l’arc l’a abattu, il était toujours là, face à moi, son marteau à la main. Qu’aurait-il fait ensuite ? Vous n’en savez rien… Moi non plus… Alors dans le doute, je ne peux que considérer que cet homme a assuré ma défense.
-Si c’est bien lui, dois-je vous rappeler que c’est lui qui a assassiné le grand rabbin ? Il n’a pas l’air de nourrir de plus tendres sentiments à l’égard des juifs que le jeune qui a brisé votre vitrine… L’homme soupira.
-Ce n’est pas faux. Alors que dois-je faire ? Me terrer chez moi et trembler ? Et puis s’il en avait eu après moi ce soir-là, il n’avait qu’à attendre quelques secondes que je sorte et me tuer moi aussi. Non, vous ne m’enlèverez pas de l’idée qu’il n’avait rien contre moi. C’est l’acte que ce jeune homme était en train de commettre qui l’a incité à agir.
-Et le rabbin, qu’a-t-il fait lui, pour s’attirer la colère de celui que vous semblez considérer comme un justicier ? Ce n’est pas parce qu’une fois, par hasard, son meurtre a permis d’aider quelqu’un que c’est un type bien. C’est un fou furieux ! Ne commencez pas à répandre la rumeur qu’un super héros court les rues de Paris pour assurer la défense de ses habitants…
-Ah, c’est ça qui vous fait peur ? Ce que je pourrais dire ? Le commerçant rit doucement.
-Oui ! Les rumeurs nous pourrissent la vie ces temps-ci. Ce type est clairement un psychopathe qui attend quelque chose de la part du public… Ne lui donnez pas ce qu’il veut, faute de quoi vous l’encouragerez et vous porterez la responsabilité de ce qu’il pourrait faire ensuite. Conduisez-vous en adulte responsable. Pensez ce que vous voulez, mais tenez votre langue.
-Si on me le demande, je dirai ce qui s’est passé, voilà tout. Je n’aurais pas besoin d’ajouter de commentaire pour que les gens en tirent les mêmes conclusions que moi. Le crime d’hier était différent des autres…. Encore que, je ne sais pas quelles sont ses motivations pour les autres… A part en ce qui concerne le rabbin, que sait-on des victimes ? Etait-ce des gens au-dessus de tout soupçon, n’avaient-ils vraiment rien à se reprocher ? Parce que si je me souviens bien de ce que j’ai entendu à la télévision, les victimes lyonnaises n’étaient pas des perdreaux de l’année… Ils étaient quand même de jolis petits nasillons !
-Sortez ! Et surtout tenez votre langue ! Si j’apprends que vous avez été vous répandre dans les médias, je vous poursuis pour obstruction à la justice, c’est bien clair ?
-Des menaces, on aura tout vu ! Je suis victime d’une agression, témoin d’un meurtre, je viens faire une déposition et je sors sous les menaces de l’officier de police… Je vous remercie, vous venez de m’aider à prendre une grande décision… Dès aujourd’hui, je fais le nécessaire pour quitter ce pays de fous ! Je n’y suis plus chez moi !
-C’est vous qui voyez. Moi, personnellement, je n’ai pas grand-chose de commun avec ceux qui considèrent qu’un meurtrier mérite plus de respect que ses victimes… Je vous souhaite une bonne journée ! » L’homme leva les yeux au ciel et sortit sans ajouter un mot. Serge se reprocha de s’être énervé. Non pas parce qu’il regrettait un seul mot de ce qu’il avait dit, il assumait pleinement la teneur de ses propos, mais parce qu’un nouveau malaise s’emparait de lui. Il ne put s’empêcher d’en être un peu rassuré, le mettant aussitôt sur le compte du stress. Il attendit quelques minutes en fumant une cigarette. Les grandes inspirations qu’il prenait pour aspirer la fumée l’aidaient à réguler sa respiration. Il avait l’impression que cela l’aidait. Mais il se mentait. Il tâta son front. Il lui sembla frais. Il devait aller voir Fenbeck et il ne voulait pas qu’il le voie tremblant de fièvre, il était bien capable de le faire hospitaliser de force, cet âne ! Il sourit et prit l’enveloppe qui contenait ses analyses. Il la glissa dans sa poche. Une promesse était une promesse.

Publié dans Charlie profané

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