Il était neuf heures en ce dimanche matin...

Publié le par Sandrine

Il était neuf heures en ce dimanche matin. Alain se préparait à rejoindre la manifestation citoyenne. Par acquis de conscience, il vérifia qu’Eric ne l’avait pas appelé. Il n’avait pas eu de ses nouvelles depuis qu’il l’avait vu sur le brancard. Plusieurs fois, il avait eu la tentation de l’appeler. A chaque tentation, il avait trouvé la force de résister. Il ne voulait sous aucun prétexte le priver d’une décision prise en pleine possession de son libre arbitre. Mais le temps passait, et il pressentait qu’Eric ne trouverait pas la force morale nécessaire pour s’engager dans ce combat à ses côtés. Il mit son téléphone portable dans la poche de son jean et sortit. Il faisait un froid mordant mais le ciel était d’un bleu éclatant. De toutes parts, de petits groupes convergeaient vers le cortège. Les pancartes « Je suis Charlie » pullulaient. Il n’aimait pas la foule, mais il lui était indispensable de s’y mêler. Il ne faisait aucune confiance aux médias et il voulait se faire une idée de ce que les gens ressentaient en vivant cet événement de l’intérieur. Il prenait le pari que la peur et la colère occulteraient tout le reste. Il dévisageait les passants. Les mines étaient généralement graves. On était bien loin d’une joviale promenade dominicale. Les gens parlaient peu. Ils s’observaient comme s’ils cherchaient à se reconnaître. L’autre était indubitablement devenu un étranger inquiétant. Il était bien plus question de chercher à se rassurer en se confrontant à l’inconnu que d’un élan fraternel et spontané comme cela avait été pompeusement annoncé.

Publié dans Charlie profané

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