Il était plus de vingt deux heures quand il prit congé...

Publié le par Sandrine

Il était plus de vingt deux heures quand il prit congé. Comme il s’y était engagé, il marcha jusqu’à la synagogue. Un groupe d’homme s’était formé devant la porte. Ils discutaient avec animation. Alain dut faire encore quelques pas pour découvrir l’objet de leur émoi. Sur le mur ocre, une énorme croix gammée noire s’étalait. Il eut un instant de doute et d’incompréhension. Puis il sourit. Fous, certes, mais pas idiots. Les jeunes avaient fait preuve d’ingéniosité. Et le fait était que leur plan fonctionnait à merveille. Depuis le trottoir d’en face, Alain entendait les plaintes des hommes. Insultés et effrayés, ils ne cherchaient pas vraiment à savoir qui s’en prenait à eux. C’était on, ce monstre informe, qui les menaçait. Arabes, musulmans, chrétiens, athées, racistes, skin heads… Peu importait. La peur les privait de tout discernement. Ils ne se voyaient que des ennemis. Et l’idée de partir vers cet ailleurs qu’ils rêvaient être leur patrie de toute éternité devenait impérieuse. Evidemment, ils emmenaient un lourd chargement de reproches et de colère dans leurs bagages. Ils n’étaient pas assez protégés, éternelles victimes de la vindicte populaire, citoyens de seconde zone, jalousés, moqués, bafoués. Alain eut envie de hurler. De leur hurler qu’il se fichait de leur judaïsme mais qu’il aurait voulu qu’ils se comportent en Français, qu’ils reconnaissent qu’ils n’avaient pas été les seules victimes dans cette histoire, que des hommes et des femmes avaient donné leur vie pour les protéger. Que songer à partir, c’était fuir. Que c’était de la lâcheté et du mépris ! Oui, viscéralement, il était scandalisé par ce qu’il entendait. Mais la croix gammée le narguait. Il dut admettre qu’elle s’adressait bien aux juifs et non aux français. Et il ne put une fois de plus s’empêcher de penser que seule la disparition des religions ôterait définitivement tout pouvoir maléfique à ce symbole de haine. Il ressentit un vertige intense. Il était temps pour lui de rentrer. C’en était trop. Son crâne allait exploser sous la violence de ses pensées. Un homme du groupe le dévisagea avec insistance. Il haussa les épaules et tourna les talons. Ce qu’il redoutait était sur le point de lui arriver. Le plus faible se transformait toujours en victime expiatoire. Mais il refusait d’être celui-là.

Publié dans Charlie profané

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