Il était quatorze heures quand Alain décida qu’il avait vu tout ce qu’il y avait à voir...

Publié le par Sandrine

Il était quatorze heures quand Alain décida qu’il avait vu tout ce qu’il y avait à voir. Il remonta donc le cortège à contre courant. Inexplicablement, il se sentait mieux ainsi : seul face à tous. Il regardait chacun bien en face, droit dans les yeux, et systématiquement les yeux dans lesquels il plongeait son regard se détournaient. Il percevait pleinement le malaise qu’il créait et en ressentait une sorte de joie mauvaise. Il avait toujours agi de la sorte et jamais personne n’avait osé l’affronter. Personne… Sauf Eric. C’était d’ailleurs à cause de ce regard qui ne vacillait pas sous le sien qu’Alain s’était intéressé à ce gamin malingre auquel personne ne prêtait jamais la moindre attention. Il tourna à l’angle d’une rue pour s’échapper de la marée humaine qui venait de perdre tout intérêt pour lui. Un rire de femme attira son attention. Il leva les yeux et la reconnut aussitôt : c’était la femme à la burqa. A présent, elle ne portait qu’un foulard discret et était tranquillement attablée à la terrasse d’un café, en train de discuter avec des amies. Elle paraissait légèrement euphorique. Alain décida de s’asseoir à quelques tables d’elle. Il tendit l’oreille. Cette femme excitait sa curiosité et il ne ressentit pas la moindre vergogne à s’y laisser aller pleinement. « Petite conne ! » Fut sa première réflexion à son égard. Elle provoquait pour exister, ravageant tout sur son passage, n’ayant d’égards que pour son propre ego. Il s’en fallut de peu qu’Alain ne perde tout intérêt pour elle et ne se résolve à quitter le café. Mais les mines pétries d’admiration de ses amies qui semblaient accepter les camouflets qu’elle leur distribuait à l’envi comme des marques de reconnaissance ravivèrent sa curiosité. Il sentait qu’il se jouait quelque chose de plus que la simple fascination d’adolescentes frivoles pour une forte tête. Il s’obligeait à s’absorber dans le spectacle de la rue et pourtant il ressentait le moindre changement d’expression de cette provocatrice. Il n’avait posé les yeux que quelques secondes sur elle et malgré tout, il aurait pu dessiner de mémoire le plus petit détail de son visage, comme ce grain de beauté situé juste au coin extérieur de son œil droit, atout incontestable que lui avait légué le hasard et qui soulignait l’intensité presque inquiétante de son regard. Après avoir épuisé les futilités qui passionnent les jeunes filles, elle ramena habilement la conversation sur le sujet de la religion. Elle en parlait avec une fougue sidérante. Il lui prêta une attention totale. C’est ainsi qu’il apprit qu’elle était nouvellement convertie et que cette crise de la foi lui valait l’ire parentale. Il apprit également qu’elle avait rencontré Dieu par l’entremise d’un mauvais garçon fraîchement sorti de prison et dorénavant bien décidé à s’engager pleinement dans la voie du prophète. Une histoire d’une banalité affligeante à laquelle il refusa de se laisser prendre. Car elle mentait, c’était une évidence. Elle semblait infiniment plus mûre que ses amies, lorsqu’elle se laissait emporter par son discours, elle laissait échapper des expressions qui ne seyaient pas à une jeune fille de son âge. Il sentait en elle une violence sourde et résolue, une intelligence froide et calculatrice… Et il se demanda quel plaisir elle pouvait bien trouver en la compagnie des jeunes écervelées qui buvaient ses paroles. Aucune d’elles d’ailleurs, ne portait de signe religieux visible. A certaines de leurs questions, il comprit qu’elles ne savaient rien de l’Islam… C’était donc cela ! Elle prêchait ! Il lui lança un bref regard qu’elle ne surprit pas. Comment ne s’en était-il pas aperçu plus tôt ? Elle était plus âgée que ses prétendues amies, c’était évident ! Aussitôt, il ressentit une violente bouffée de haine pour elle. Il paya son café et en commanda un autre dans la foulée. Visiblement, la séance d’endoctrinement allait durer. Et il résolut de ne pas la laisser lui échapper. Le serveur lui lança un regard intrigué en retournant au comptoir. Alain décida de l’ignorer. Il veilla à siroter lentement son café, mais il vit bientôt le fond de la tasse alors que l’objet de son attention poursuivait son intarissable verbiage. Il sentit une chaleur étrange sur sa nuque. Son comportement avait attiré l’attention du serveur qui ne le lâchait plus des yeux. Il soupira ostensiblement et sortit son portable pour se donner contenance. Mais la chaleur ne disparut pas. Pendant quelques secondes, le serveur ne bougea pas et il se dit qu’il se faisait des idées et qu’il fallait à tout prix qu’il se détende. Il rangeait son téléphone dans sa poche quand il vit le serveur se diriger droit sur la femme et lui glisser quelques mots à l’oreille. Elle opina silencieusement et reprit son discours comme si rien ne l’avait interrompue. Alain appela le serveur pour régler sa consommation. Il ne pouvait rester davantage. Il se glissa dans la foule et ainsi dissimulé gagna l’angle d’un bâtiment d’où il pouvait surveiller sa proie. Il était presque dix sept heures lorsqu’il vit apparaître l’homme qui avait demandé à la provocatrice de retirer sa burqa. Il s’approcha silencieusement d’elle, salua les jeunes filles d’un vague signe de tête et Alain vit la femme se lever et le suivre avec une docilité dont il ne l’aurait pas soupçonnée. Il les fila aussi discrètement qu’une ombre. Il vit l’homme sortir un jeu de clefs à quelques pas d’un petit pavillon. Il risqua un coup d’œil furtif pour voir le couple s’y engouffrer et quitta les lieux.

Publié dans Charlie profané

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