Il était sept heures et demie quand il se réveilla

Publié le par Sandrine

Il était sept heures et demie quand il se réveilla. Il avait une forte migraine et le cœur au bord des lèvres. Il snoba sa télévision. Il n’avait plus goût à rien. Sa vie n’avait plus de sens. Il s’assit quelques minutes et tenta de réfléchir, mais les pensées se dérobaient inexorablement. Il n’était qu’une enveloppe vide. Brusquement, il sut ce qu’il devait faire. Il prit son matériel et sortit. La veille, il avait obtenu le nom et l’adresse du policier qui le traquait. Sans hésiter, il se rendit à son domicile. Le ciel était clair. Il faisait un froid vif. Il n’avait pas pris la peine de mettre une veste. Il monta directement au deuxième étage et sonna. Il entendit une voix masculine maugréer. Au bout de quelques secondes, une clef tourna dans la serrure. Il vit un homme aux traits tirés et au teint blafard. Il avait une cigarette à la bouche.
« -Vous désirez ? Il ne l’avait pas même salué. Alain s’en moquait.
-J’ai à vous parler. Il paraît que vous me cherchez.
-Nous nous connaissons ? Serge avait l’impression de l’avoir déjà vu, mais malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à se remémorer dans quelles circonstances.
-Non. Nous nous sommes sans doute déjà croisés, mais on ne peut pas appeler ça se connaître.
-Bon, entrez. Ca ne mange pas de pain. J’allais me faire un café et avaler une aspirine. Ca vous tente ?
-Oui.
-Quoi au juste ? Café ou aspirine ?
-Un café, merci. Serge le laissa dans le salon. Alain sortit son arbalète et y plaça une flèche. Il faisait plus de vingt degrés. Il allait devoir être bref. Serge revint au bout de quelques minutes seulement. Alain eut le temps de jeter un regard circulaire à la pièce. Il vit le holster posé sur le meuble près de la porte. Serge ne pourrait y accéder avait qu’il n’ait accompli l’ultime mission qu’il s’était assignée.
-Vous pouvez vous asseoir, ça ne vous coûtera pas plus cher. Lui fit-il remarquer.
-C’est inutile. Vous ne devinez vraiment pas qui je suis ni ce que je suis venu vous dire ? Serge le dévisagea. Non, décidément, ce type ne lui disait rien.
-Je suis navré…
-Hier, j’étais par hasard dans le même bar que vous…. C’est là que j’ai appris que vous étiez malade…
-Ah… Le destin et patati et patata… A quelle secte appartenez-vous ? Juste histoire de savoir qui je mets à la porte…
-A aucune. Je vous ai dit que vous me cherchiez. Je ne voulais pas que vous vous sentiez inutile. Je voulais que vous sachiez avant de mourir.
-C’est gentil, mais je ne compte pas mourir tout de suite. Je crois que j’ai encore un peu de temps devant moi. Il décela une lueur étrange dans le regard d’Alain. Il comprit. Ah, c’est donc vous… Dit-il simplement.
- Oui.
-Buvez votre café. Il va être froid. Rien n’est plus mauvais qu’un café froid. Ca vous reste sur l’estomac toute la journée.
-Vous ne voulez pas savoir ? Serge parut totalement indifférent.
- Savoir quoi ?
- Pourquoi… Lui répondit-il d’un air presque désespéré.
-Non. Rien ne peut justifier ce que vous avez fait. Ca ne m’intéresse pas. Je me contenterai de vous mettre sous les verrous. C’est aussi simple que ça. Alain nia.
-Je crains que ce ne soit pas possible.
-Ca, je n’en sais rien. Mais je vais tout de même essayer.
-Votre arme est hors de portée. Je n’ai que quelques minutes devant moi. Et je vais vous rendre un fier service en plus.
-Tiens donc !
-Vous n’êtes pas suicidaire. Je vais donc vous aider à partir dignement. Ce sera tellement plus simple et plus glorieux.
-Je ne cherche pas la gloire. Je ne tiens pas à être un martyre. Je veux simplement faire les choses quand et comme je l’entends.
-Nous n’avons pas la même vision des choses. Constata Alain. J’ai défendu la laïcité…. Commença-t-il. Serge failli s’étouffer en avalant sa gorgée de café. Il partit d’un grand éclat de rire qui se termina en violente quinte de toux.
-Ce n’est pas bon pour ce que j’ai, ce genre de blague. La laïcité, mon ami…. Vous avez besoin d’un dictionnaire ! C’est le droit de vivre ensemble, pas celui de mourir les uns avec les autres ! Ca fait une foutue différence, vous pouvez me croire. Mais on vous apprendra tout ça…
-Non. Je sais que j’ai raison. S’il n’y a pas de sanction proportionnée, il n’y a pas d’ordre. Les fanatiques sont bien plus forts que nous. Il faut retourner leurs propres armes contre eux pour en venir à bout. Il n’y a pas d’autre issue.
-Ordre ? Sanction ? Mais pour qui vous prenez-vous ? Un justicier divin ?
-Non. Je ne suis qu’un homme. Mais je vais être un exemple. J’ai réintroduit le merveilleux dans la laïcité. Je serai celui qui a donné sa vie pour elle. Celui qui n’a pas non plus hésité à prendre celle des autres quand c’était nécessaire.
-Et qu’est-ce que ça a de merveilleux…. Vous parlez de la mort comme d’une chose enviable… Ce n’est que le pourrissement de la chair… C’est répugnant, voilà tout.
-Vous ne réfléchissez pas… La morale, la laïcité, les lois, les libertés…. Tout cela s’est toujours conquis pas le sang, et c’est le seul moyen de maintenir ces valeurs…
-Et en quoi estimez-vous que vous êtes plus noble que les terroristes que vous prétendez combattre ?
-Je n’aurais jamais touché aux dessinateurs… Je n’ai jamais touché un innocent. Tous avaient péché contre la laïcité.
-Ce n’est pas à vous d’en décider.
-Si. Quand la société a trop à perdre à prendre ses responsabilités, il faut que des hommes forts qui n’ont rien à perdre le fassent pour elle. Je suis navré. Conclut-il en pointant son arme vers la poitrine de Serge. C’est rapide. Précisa-t-il. Ne bougez pas.
-Mais je n’ai pas envie de mourir, mon ami. Et moi, je suis innocent !
-Je sais. Mais je n’ai pas le choix. Et je répète que je vous rends service. Personne ne vous oubliera jamais. S’ils ne me prennent pas en exemple, il vous citerons vous comme le gardien des valeurs que je veux sauver. Vous êtes ma meilleure garantie.
-Je ne suis qu’un homme. Il est hors de question que je devienne un symbole. » Alain jeta rapidement un coup d’œil à son arbalète. La flèche commençait à suinter. Il tira. Il entendit un cri étouffé. Serge avait perçu cette seconde de distraction et s’était jeté derrière le canapé. Alain jura. Il prit une autre flèche dans son carquois réfrigéré. Le temps qu’il l’installe dans son arme, Serge poussa violemment le canapé dans ses jambes. Il fut déséquilibré et chuta lourdement sur le tapis birman. Serge profita qu’il soit à terre pour se précipiter sur le meuble et attraper son arme. Il avait dû le quitter des yeux une seconde. Alain, toujours à terre, le visait en pleine poitrine. Serge pointa son arme sur sa tête, juste au milieu du front. Il grimaçait de douleur. La première flèche avait traversé son biceps. Un long filet pourpre coulait le long de son bras. Alain souriait largement. C’était mieux ainsi. Il compta mentalement. Un… Deux… Trois ! Tous deux tirèrent. La tête d’Alain partit en arrière. Serge fut violemment poussé sur le mur. Il avait été touché en plein cœur.

Publié dans Charlie profané

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