Il était sur le point de s’offrir une petite bière...

Publié le par Sandrine

Il était sur le point de s’offrir une petite bière pour fêter l’événement quand on sonna à la porte. Il sursauta sous la surprise. Ebahi, il découvrit Eric face à lui. Il semblait fou de rage.
« -Comment as-tu pu ? Cracha-t-il.
-Entre. Ne me fais pas croire que tu es surpris. Je te l’avais dit.
-Mais tu as perdu l’esprit ? Que t’ont fait ces gens ? Tu n’as aucun droit de disposer de la vie d’autrui selon ton caprice ! Tu as un gros problème ! Il faut que tu te fasses soigner…
-Ah, je ne m’attendais pas à celle-là… Admit-il, ironique. Eric lui lança un regard désespéré.
-Je t’assure, Alain, il faut que tu te prennes en main, là… C’est urgent !
-Je n’ai aucun problème. Qui veut la fin veut les moyens, voilà tout. Il n’y a rien de pathologique là-dedans.
-Fais-toi soigner ! Hurla Eric. Tu as besoin d’aide !
-Sinon quoi ? Eric se rembrunit.
-Je ne sais pas. Ne refuse pas mon aide.
-Mais je te l’ai déjà demandée, ton aide.
-Non. Pas ça. Pas comme ça… Tu ne peux pas me demander une chose pareille. Réfléchis une minute : j’ai toujours sincèrement cru que ce n’étaient que des discours. Comment veux-tu qu’un être sensé s’imagine une seconde que tu parlais sérieusement ? Allez, mets ta veste et suis-moi. On va faire en sorte que cette folie ne dégénère pas davantage. Tu me connais, tu sais que tu peux me faire confiance, je vais tout faire pour que ça se termine bien…
-Là, c’est toi qui déraisonnes ! Et où comptes-tu aller ? Au commissariat ? A l’hôpital ? Et que comptes-tu leur dire ? Bonjour, je vous présente l’homme qui a tué deux personnes mais il faut lui pardonner, c’est un brave garçon qui a momentanément perdu les pédales… Et que crois-tu qu’il va se passer ? Il va y avoir une enquête… Ils vont prendre ton identité… Et ils remonteront jusqu’à ton père… Et ils ne vont pas être longs à comprendre ! Alors moi, je serai peut-être cloîtré dans un hôpital psychiatrique, mais toi, tu croupiras en prison. Et oui, ne te fais pas d’illusions, tu es dans la même galère que moi ! Ils ne vont pas se creuser la tête pour savoir qui a fait quoi. C’est totalement inutile. En France, le crime et la complicité sont punis des mêmes peines. Tu y as pensé à ça ? Non, toi, tu as tout oublié, c’est tellement confortable ! Tu t’es glissé dans la peau de monsieur tout le monde depuis tellement longtemps que tu as fini par te persuader que cette mascarade est une réalité. Eric devint blême.
-Assieds-toi. Tu vas t’évanouir. Il lui posa la main sur l’épaule mais Eric eut un mouvement de recul instinctif. Alain fronça les sourcils. Que veux-tu faire ? C’est comme ça et il vaut mieux que tu t’habitues à cette idée. Je pensais que tu serais assez intelligent pour comprendre tout ça sans que j’aie à te l’expliquer. Que tu me dénonces ou que je me fasse prendre et les conséquences seront les mêmes pour toi. Dans ton intérêt, puisque visiblement il n’y a que cela qui compte à tes yeux, il vaut mieux que je réussisse.
-Tu peux tout arrêter… Le supplia Eric. Alain le toisa d’un regard méprisant.
-Ecoute, j’ai pris tous les risques pour toi, je ne veux rien en contrepartie, mais je refuse de te sacrifier ma liberté et mes convictions. Je ferai ce que j’ai décidé de faire avec ou sans toi. Il fut un temps où mon sens moral te convenait pleinement. Lui rappela-t-il, menaçant. Je crois qu’il est temps que tu rentres chez toi et que tu prennes vraiment le temps de réfléchir à ce que tu dois faire. » Eric nia silencieusement, détourna le regard et sortit sans un mot. Imperturbable, Alain se rendit à la cuisine, s’y servit une bière et revint s’installer dans le canapé. Il prenait un pari fou. Mais il aimait le goût du risque, cette saveur un peu piquante qui lui donnait seule la sensation de vivre.
Serge épluchait les procès verbaux d’audition et tous les rapports de l’autorité pénitentiaire concernant Kalid. Il n’y avait vraiment rien qui puisse l’aiguiller. Toutes ses fréquentations n’étaient que de petites frappes relativement inoffensives. Un tel néant lui donnait le vertige. Et pourtant, il n’était pas mort par hasard. Il y avait nécessairement une raison pour que ce soit lui et pas un autre. Il rédigea une note de service pour demander à la ville de lui communiquer les bandes de vidéosurveillance. Peut-être s’il y avait une caméra à proximité du domicile des victimes, y verrait-il quelque chose d’intéressant. Il bâilla à s’en décrocher la mâchoire, s’étira et regarda l’heure : vingt trois heures. Il n’obtiendrait rien cette nuit, il valait mieux qu’il aille dormir.

Publié dans Charlie profané

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