Il était vingt et une heures. Le grand rabbin...

Publié le par Sandrine

Il était vingt et une heures. Le grand rabbin sortait du studio de télévision. Il était encadré de deux gorilles. Une voiture l’attendait le long du trottoir. Il arrivait au niveau du coffre de la grosse berline sombre quand il s’effondra. Les deux agents de sécurité mirent quelques secondes avant de réagir. L’un d’eux cria. Il demandait alentour d’appeler les secours. Les deux hommes s’emparèrent de la victime et la portèrent à l’abri des portes vitrées. Mais il était trop tard. La flèche glacée l’avait frappé en plein cœur. Désespérés, les deux agents observaient la flèche en train de disparaître, totalement impuissants. Ils n’avaient rien vu, rien entendu. Hébétés et profondément humiliés, ils n’osaient croiser un regard ou échanger la moindre parole. Lorsque les pompiers et les véhicules de police arrivèrent, la chaleur du corps du rabbin avait fait son œuvre et l’arme avait fondu. Alain était déjà loin. Il souriait. Tout s’était admirablement déroulé. Le destin semblait l’agréer puisqu’il le favorisait indéniablement. Il rangea méticuleusement son matériel en arrivant chez lui. Puis il alluma aussitôt sa télévision. Il devait bien admettre qu’il ressentait une certaine fierté à l’idée d’imposer ses choix à tout un peuple. Car la France entière vivait désormais au rythme de ses actions et des flashs spéciaux qui les relataient, interrompant d’autorité les émissions quotidiennes de chaque foyer. Fidèle malgré tout, il resta sur la chaîne d’informations en continu. Le journaliste était un grand professionnel de l’avis d’Alain. Il était imperturbable malgré la fébrilité qu’Alain imaginait autour de lui. Il continuait de faire part de la marche de soutien aux premières victimes du tueur à l’arc. Alain rit doucement. Le tueur à l’arc… Se répéta-t-il plusieurs fois à voix basse. Ca sonnait bien. Et puis, ça avait un petit côté justicier qui n’était pas fait pour lui déplaire. Il se désintéressa presque aussitôt du discours du journaliste. Il s’impatientait. Nom d’un chien, que la rédaction était lente ! Combien de temps allait-il leur falloir pour mettre en place le flash spécial consacré à sa nouvelle œuvre ? Il trépignait. Pour tromper l’ennui, il alla se chercher un jus de fruits. Il lui fallut néanmoins patienter encore une dizaine de minutes avant que le fameux générique ne se fasse entendre. Il en eut la chair de poule.
« -Nous apprenons à l’instant qu’un drame épouvantable vient de se produire juste devant nos locaux. Le grand rabbin qui venait de s’exprimer sur notre antenne précisément pour déplorer le climat d’insécurité qui pesait sur les juifs de France vient d’être abattu en pleine rue d’une flèche en plein cœur. Les deux gardes du corps qui assuraient sa protection se sont avérés totalement impuissants. Ecoutons le témoignage de l’un d’entre eux.
-C’est inconcevable. Il était juste à côté de nous. Il n’y a rien eu pour nous alerter. Pas un bruit, rien. Il est tombé sans un cri et nous avons vu la flèche de glace fichée dans sa poitrine… Je n’aurais jamais cru qu’une chose pareille puisse se produire… Personne n’aurait rien pu faire. Personne n’aurait pu prévoir une telle chose !
-Les enquêteurs en charge du dossier ne vont pas tarder à arriver. Nous ne manquerons pas de vous tenir informés des derniers développements de cette affreuse tragédie. Cependant, nous nous interrogeons déjà sur la portée symbolique de cet assassinat dans nos propres locaux. Il semblerait que ce soit en fait la liberté d’expression autant que la liberté de culte qui soient visées… » Tiens, je n’avais pas pensé à ça ! Se dit Alain avec un étonnement amusé. Le lieu du crime relevait simplement du hasard. Il s’était tout bêtement avéré plus pratique. Mais la réflexion du journaliste commençait à s’approcher de la vérité et ce n’était déjà pas si mal.

Publié dans Charlie profané

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