Il était vingt heures, Alain se préparait à partir...

Publié le par Sandrine

Il était vingt heures, Alain se préparait à partir. Comme toujours, il laissait la télévision allumée. Il saisissait son gros sac de sport pour le déposer dans l’entrée quand il entendit une information qui le laissa sans voix.
« -Nous venons d’apprendre de source sûre que le jeune homme lâchement assassiné hier dans la nuit alors qu’il s’attaquait à une librairie juive n’était pas en train de commettre un acte antisémite. Il se trouve que le propriétaire de la boutique était son ancien beau-père avec qui il avait eu un grave différent. Le jeune homme a certes tenu des propos inacceptables, mais ils ont clairement dépassé sa pensée et cette maladresse a eu des conséquences que personne ne pouvait imaginer. Il faut donc impérativement raison garder en toute circonstance et ne pas tirer de conclusions hâtives. La rédaction profite d’ailleurs de l’occasion pour exprimer ses plus vives excuses à la famille de la victime si nos propos ont pu l’offenser de quelque manière que ce soit. Cependant, les propos de ce jeune homme paraissaient plaider en faveur de la thèse de l’acte antisémite. Nous nous interrogeons donc sur la valeur des mots et de la parole en général et en venons à nous interroger sur ce qui à notre sens est un problème d’éducation autant que d’instruction. Si les mots peuvent parfois dépasser notre pensée… »
Alain posa le sac et vint s’asseoir dans le canapé. Le speaker parlait toujours mais il ne l’entendait plus. Il s’était trompé ! Comment était-ce possible ? Il avait une arme…. Il avait hurlé ces mots… Personne ne l’avait obligé à les dire… Non, il était antisémite…. C’était certain, cela ne pouvait être autrement… Il l’était devenu brutalement et personne ne s’en était aperçu voilà tout. C’était le conflit familial qui avait dégénéré en antisémitisme…. Encore une fois, les gens confondaient les causes et les effets… Mais l’essentiel était là, pour lui, c’était une certitude : ce jeune homme était antisémite. Quand bien même il ne l’aurait été que dans les cinq minutes qui avaient précédé sa mort, il l’avait été ! Et s’il avait vécu, la rancune l’aurait encore aigri, et il serait devenu de plus en plus violent, voire même dangereux. Il avait rendu service à la société en supprimant cette mauvaise pousse. Et puis, il suffisait d’y réfléchir cinq minutes : non, les mots n’avaient pas dépassé sa pensée dans un mouvement de colère spontané ! Il s’était procuré un casque, il s’était procuré un marteau et il avait attendu que le rideau soit relevé et donc la boutique vulnérable. Il en savait quelque chose, ce mauvais coup avait nécessité un minimum de préparation, donc de préméditation. Cela impliquait nécessairement que le jeune homme avait prévu ce qui allait se passer. Il l’avait imaginé, rêvé peut-être même. Et il avait répété ces mots plusieurs fois dans son petit esprit avant de les prononcer. Il aurait pu dire n’importe quoi d’autre pour blesser cet homme. Mais il avait clairement dit : « Les juifs, on vous aura ! » Il n’avait pas insulté cet homme pour tout ce qu’il était par ailleurs. Et d’ailleurs il avait inclus cet homme dans un groupe bien défini. Il n’en voulait pas qu’à lui. Cela prouvait bien que la haine avait déjà largement cheminé dans son cœur et que son esprit était irrémédiablement gangrené. Non, il avait bien fait, il n’avait pas commis d’erreur. D’ailleurs, il avait eu beaucoup de chance. Car il s’était longuement interrogé sur l’identité de sa victime. Il n’avait pas pu voir son visage puisqu’il portait un casque intégral et avait décidé de faire confiance au destin. Il avait eu pleinement raison car là encore, il l’avait servi à merveille. Ni juif, ni musulman, s’était-il fixé comme objectif. Il n’avait pu s’en assurer, mais une volonté supérieure l’avait guidé. Il n’était pas croyant…. Mais l’idée d’un grand ordonnateur n’était pas faite pour lui déplaire. Il respira calmement. Il était déçu. Il ne serait pas encore reconnu comme l’ange gardien de la laïcité, loin s’en fallait ! Ce coup-là le desservirait pour un moment. Il lui fallait donc persévérer et s’en tenir à sa stratégie, laborieusement, scrupuleusement, cela finirait bien par payer. C’est dans la répétition que se fait l’apprentissage. Ils finiraient par comprendre, tous autant qu’ils étaient. Il se sentait rasséréné par cette réflexion. Il enfila son blouson et sortit. Ce soir, ce serait au sud !

Publié dans Charlie profané

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