Le bar était vide...

Publié le par Sandrine

Le bar était vide. Les ouvriers étaient déjà tous partis au travail. Serge choisit une table éloignée du comptoir, il n’avait pas envie que le barman s’intéresse à leur conversation. De fait, c’est à peine s’il leur accorda un regard quand ils pénétrèrent dans l’établissement. Il était un peu décrépi, mais Serge ne s’en formalisa pas. Pour lui, du moment que les tasses étaient propres, le reste n’avait aucune espèce d’importance.
« -Alors, cette enveloppe, vais-je avoir le plaisir de pouvoir y jeter un œil ? Lui demanda Fenbeck.
-Plaisir, je ne sais pas. Le laborantin est venu me voir en personne pour me demander de vous consulter le plus rapidement possible… Lui dit-il en la faisant glisser entre ses doigts. Fenbeck perdit le sourire aussitôt.
-Passez-la moi. Il ne plaisantait pas. Serge l’avait rarement vu si soucieux. Son cœur se mit à battre un peu plus fort dans sa poitrine. Il s’exécuta silencieusement. Fenbeck parcourut le document à toute vitesse. Il se passa une main sur le visage. Il était pâle.
-Docteur, j’ai l’impression que c’est vous qui allez faire un malaise… Alors ? Vous êtes meilleur enquêteur que moi, visiblement vous avez un coupable ! Qui est… Serge ironisait, mais il ne pouvait contenir une faille dans sa voix.
-Pour ces messieurs ce sera ? Les interrompit le serveur.
-Un café ! Répondit Serge sans vraiment y réfléchir.
-Non ! Deux whiskys ! Et pas des doses de fillettes ! Intervint Fenbeck. Serge écarquilla les yeux. Il était ébahi.
-Mais enfin, vous avez vu l’heure ?
-Je m’en fous !
-Pardon ? Fenbeck tapotait nerveusement la table du bout de ses doigts. Il cherchait des mots qui se refusaient à lui.
-Il y a longtemps, j’étais un médecin normal. Un bon médecin, je crois… Et puis un jour… J’ai compris que j’avais perdu le combat avant même de l’avoir engagé. Et ça, je n’y étais pas préparé. Et je n’ai pas su comment m’en sortir… Alors j’ai fait comme j’ai pu… Et cela a eu des conséquences. De graves conséquences. Et c’est pour ça que j’apprécie la compagnie de ceux qui n’ont plus rien à perdre. J’ai trouvé le moyen de me rendre utile…
-C’est bien… Serge cherchait à comprendre ce que tentait de lui dire le médecin, mais ses propos n’avaient aucun sens. Le serveur déposa les deux verres au contenu d’ambre devant eux. Fenbeck sortit immédiatement un billet. Il voulait visiblement se débarrasser de l’importun le plus vite possible.
-Buvez ! Cul sec ! Lui ordonna-t-il en levant lui-même son verre. Il scruta le visage de Serge. Il nia de la tête. Serveur ! La même !
-Mais enfin…
-Ordre du médecin… Croyez-moi dans votre cas, c’est la meilleure médecine d’urgence.
-Oui, mais vous vous n’avez rien. Lui fit-il remarquer.
-Oh ! Si ! oh, si… Il trinqua avec Serge et avala son verre d’un trait. Il attendit quelques minutes puis reprit. Vous aviez de la fièvre et pas d’infection… Je ne connais qu’une seule pathologie qui puisse avoir cet effet-là. Quand j’ai demandé cette prise de sang, je pensais simplement écarter une piste… Ce que j’ai demandé, c’est un dosage des marqueurs tumoraux. La concentration sanguine des marqueurs tumoraux, qui sont des protéines produites par les tumeurs, reflète le nombre de cellules cancéreuses présentes dans l’organisme. De là, on peut en déduire la localisation de la tumeur et son ampleur. Dans votre cas, ce sont les marqueurs SCC, ACE, Cyfra 21-1 et NSE qui sont anormaux. C’est donc le poumon… Serveur ! Amenez-nous la bouteille, s’il vous plaît ! Hurla-t-il. Le dosage lui-même… Il faut que j’en réfère à un confrère oncologue pour être sûr de moi… Depuis combien de temps n’avez-vous pas fait de radio des poumons ?
-Je ne sais pas… La visite médicale du boulot… Il y a quelques années…
-Combien de temps avez-vous fumé avant de vous arrêter ?
-Une petite année… C’était plus par provocation que pour autre chose. C’est bien pour ça que je n’ai pas compris le mal que j’ai eu à décrocher.
-Servez-vous un verre. Je reviens. » Serge obéit. Il ne comprenait pas. Il suivit Fenbeck des yeux. Il avait le dos voûté, il marchait comme un homme qui va à l’échafaud. Il le vit pousser la porte du bar et sortir son téléphone portable de sa poche. Il vit ses lèvres bouger. Il essayait de se concentrer sur ce qui l’entourait : le serveur qui essuyait les tables, les passants, une mouche qui déambulait sur la vitre. Tout lui paraissait plus intéressant que ce que Fenbeck venait de lui dire. Et pourtant, malgré tous ses efforts, les mots commençaient à s’ancrer en lui et à prendre leur sens. Il avait un cancer du poumon ! Il serra les poings. Il se répétait inlassablement cette phrase, mais elle restait superficielle. Il comprenait, mais il ne ressentait rien. Il héla le serveur. L’homme le couva d’un œil étonné. Que pouvait-il encore vouloir ?

Publié dans Charlie profané

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