Lorsqu’il parvint au quatrième étage...

Publié le par Sandrine

Lorsqu’il parvint au quatrième étage il se trouva face à sa porte grande ouverte. Il avait été d’une stupidité sans borne. Il fit rapidement le tour de l’appartement et s’assura que rien ne manquait. Il avait eu de la chance. Personne n’était entré. Il croisa son reflet dans le miroir de l’entrée. Il avait les cheveux en bataille, des cernes profondes donnaient une lueur inquiétante à ses yeux bleus et son tee-shirt informe lui donnait un aspect terriblement négligé. Il prit quelques minutes pour se donner meilleure allure et vérifia deux fois qu’il avait bien fermé sa porte avant de se rendre chez la vieille dame. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas eu l’occasion de lui rendre visite. Il trouva rassurant que rien n’ait changé chez elle. Tout était rigoureusement identique au souvenir qu’il en avait. Les tapis chamarrés qui recouvraient le mauvais lino des HLM, les meubles noirs, la même vieille télévision… Il lui semblait que le temps s’était arrêté et qu’il était toujours le petit garçon qu’elle gardait de temps à autre lorsque ses parents ne pouvaient pas venir le chercher à l’école. Elle gardait encore bénévolement tous ceux qui lui semblaient avoir besoin d’elle. Jamais il n’avait été question d’une quelconque rémunération.
« -Alors, qu’est-ce qui vous a pris ? Lui demanda-t-il alors qu’elle lui servait un verre de jus de fruit. Elle lui décocha un regard noir.
-Pour qui me prends-tu ? Je ne suis ni sénile ni fragile. Alain ne put retenir un sourire.
-J’ai vu ça. Elle lui rendit son sourire.
-Je me suis mise en colère. Ca arrive à tout le monde, non ? Ce n’est pas parce que je suis âgée que je n’ai pas d’états d’âme. Sais-tu quel âge j’ai ? Alain réfléchit quelques instants. A vrai dire, il l’avait toujours connue vieille.
-J’ai quatre vingt six ans.
-Vous avez l’air en pleine forme. Elle rit doucement.
-Il est toujours délicat de faire la différence entre la politesse et l’hypocrisie la plus éhontée.
-La vérité est le seul acte socialement inacceptable.
-Tu n’as pas une bien haute opinion de tes semblables. Ne serais-tu pas un peu prétentieux ?
-Oh, non. Un peu désabusé, rien de plus.
-C’est pourtant déjà très grave à ton âge. Crois-tu en Dieu ? Alain se crispa. Ce n’est pas une insulte, Alain. C’est une question. Le fait que tu ne croies ni en Dieu ni en l’homme m’intrigue. Sans espoir, où est le plaisir de vivre ?
-Je ne me pose pas ce type de questions.
-Tu es un être bien étrange.
-Mais vous, si vous croyez en Dieu et en l’homme, pourquoi avoir piqué cette colère ?
-Parce qu’il n’est parfois rien de plus salutaire qu’un bon coup de pied au derrière !
-Et qu’ont-ils bien pu faire pour s’attirer vos foudres ?
-Rien de plus que ce qu’ils font habituellement… Lui répondit-elle avec fatalisme. Disons que j’avais naïvement espéré qu’ils auraient la décence de se faire plus discrets pendant quelques temps eu égard aux circonstances…
-Et en quoi devraient-ils se sentir concernés par ce qui s’est passé ? Ils n’ont rien à voir là-dedans…
-Oh que si ! Nous avons tous quelques chose à y voir. Mais ils n’en ont pas conscience. Je voulais les réveiller un peu.
-C’est réussi. Répliqua-t-il avec une pointe d’ironie.
-Secouer les consciences n’est jamais évident.
-Et vous pensez avoir réussi ?
-Non, mais ce n’est pas grave. Ce qui est criminel, ce n’est pas d’échouer, c’est de ne pas essayer. C’est ma façon à moi de combattre l’obscurantisme. Je ne sais pas si tu as vu ces pancartes « Je suis Charlie » qui fleurissent partout…
-Un mouvement d’union spontané… C’est une bonne chose, non ?
-Non. La déception et la haine qui suivront seront à la mesure de l’espoir fou suscité par cette monstrueuse vague d’hypocrisie. Alain tiqua.
-Pourquoi parler d’hypocrisie ?
-Tu l’as acheté combien de fois, ce journal ? Sais-tu seulement quelle était leur ligne éditoriale ? Depuis quand signes-tu des chèques en blanc ? Tu es prêt à souscrire à leurs idées sans savoir ce qu’elles sont ? Je te croyais plus malin que ça. N’as-tu pas remarqué que ce slogan a été lancé par des médias qui n’ont rien à voir avec ce journal ? Tout le monde l’a repris à l’unisson sans se poser de questions sur la signification de cette revendication. Ah, l’instinct grégaire ! Avoue qu’il aurait quand même été moins équivoque de crier : « Oui à la liberté d’expression ! » que de se réclamer d’un courant de pensée dont peu de gens connaissent la teneur. Cette réaction épidermique est très inquiétante. Elle est terriblement manichéenne et il n’est rien de plus dangereux. Tu n’as pas idée des pensées qui passent par la tête des gamins. Je les écoute. Et j’ai rarement eu aussi peur. Parce que curieusement, cette fois-ci, les provocateurs ne sont qu’une infime minorité et qu’ils réfléchissent énormément avant d’émettre un avis, mais si on les méprise… Rien ne pourra plus ébranler la conviction qu’ils se seront forgée et il y aura des conséquences… Il va y avoir des amalgames, c’est sûr. Et tous ceux qui pratiquent un islam modéré et tolérant et qui vont fatalement se lasser de devoir s’excuser d’actes dans lesquels ils n’ont aucune responsabilité et se sentir injustement exclus d’une société qui se défie d’eux a priori vont naturellement en concevoir du ressentiment et c’est à ce moment-là plus qu’à aucun autre que nous prenons le risque fou d’une radicalisation de masse…
-Ca ne répond pas vraiment à la question que je vous posais initialement… Pourquoi vous êtes-vous particulièrement emportée contre ces trois-là ?
-Quand tu auras fini de manger, tu t’offriras une petite promenade digestive du côté de la synagogue… Tu comprendras. Echec, délinquance, radicalisation, violence… Nous sommes dans un joyeux bouillon de culture ici.
-Et que préconisez-vous ?
-Pourquoi crois-tu que j’ai choisi de vivre en France ? Parce que je l’ai choisi, n’aie aucun doute à ce sujet.
-Le climat ? Hasarda-t-il en souriant.
-Idiot ! Pour la laïcité. Tu sais, cette chose formidable qui permet à toutes les religions de cohabiter. Il faut donc une stricte application de la loi. Alain nia sombrement.
-C’est un peu utopique. Il faudrait des sanctions systématiques et quasiment immédiates. La justice est une administration difficile à mettre en mouvement. Elle est trop longue, et parfois elle manque son but. Ces jeunes qui ont agressé Eric ce soir auront une peine de sursis qui ne sera prononcée que dans de longues années… Les sanctions n’ont plus de sens. Et c’est pour cela que nos valeurs sont en danger.
-C’est un bien sombre tableau que tu dresses là. N’as-tu donc aucun espoir ?
-Si. Mais ce n’est pas de l’immobilisme que jaillira la solution.
-Ah, tu es jeune et vigoureux, et bien naturellement, tu rêves d’action. Il faut cependant savoir laisser le temps aux choses d’évoluer. » La conversation revint à des sujets plus anodins et Alain se sentit apaisé par l’ingénuité de la vieille femme. Il ne se souvenait pas avoir déjà parlé autant avec elle. Et la femme perspicace et volontaire qu’il découvrait sous les atours de l’affable grand-mère toujours à l’affût de celui qui avait besoin de son aide l’étonnait et le déconcertait. Il ne pouvait cependant s’empêcher de ressentir une certaine forme de mépris pour les bons sentiments qu’elle essayait de distiller autour d’elle. Comment pouvait-on s’aveugler à ce point ? La seule solution pour éviter un choc des religions, c’était leur disparition. Et depuis le siècle des lumières, nombreux étaient les philosophes qui appelaient de leurs vœux l’avènement d’une religion unique… Ce qui revenait à en souhaiter l’anéantissement pur et simple.

Publié dans Charlie profané

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Carmencita 08/02/2015 19:27

très bien écrit j'ai beaucoup aimé!!!!!

la nonna 02/02/2015 12:22

sublime ...j adore