Un extrait d'Un fric fou...

Publié le par Sandrine

Au moment où l’aube blanchissait le ciel, Ludovic se
tint prêt. Incapable de fermer l’œil, il était resté aux aguets
toute la nuit sans bouger dans le minuscule lit médicalisé,
oppressé par le silence qui pesait sur la clinique. Aguerri aux
mœurs de l’établissement dans lequel il était depuis
quelques semaines, ses oreilles guettaient le moindre bruit
de pas, le bruit des roulettes du chariot de l’infirmière sur le
carrelage, les murmures et les rires étouffés. Il était sans
cesse sur le qui-vive, prêt à toute intrusion intempestive.
Mais cette nouvelle résolution lui apportait une nouvelle
forme de sérénité. Grâce à elle, depuis quelques temps, il
ordonnait sa vie, lui redonnait un sens. Il comprenait à
nouveau ses réactions, ses doutes, ces angoisses qui lui
pressaient la poitrine et le couvraient brutalement d’une
sueur glacée.
Il était à présent six heures trente, il décida qu’il pouvait
désormais se permettre d’allumer la lumière crue du néon
de sa chambre. Tout ici le révulsait. Les rideaux métalliques
qui ne s’ouvraient que capricieusement, les fenêtres qui
refusaient à l’occupant plus que quelques centimètres de
battant, les murs blancs impersonnels, le chevet métallique,
le bureau et la chaise de bois au vernis écaillé… L’infirmier
de garde passa la tête par la porte. Il n’adressa pas un mot à

Ludovic et referma comme si la chambre avait été déserte.
Ludovic souleva la couette légère et s’assit sur le rebord du
lit. Il enfila rapidement ses baskets et s’assura brièvement
qu’il avait bien rangé ses clefs et ses papiers dans les poches
du jean qu’il avait revêtu la veille. Le ciel était clair. Un léger
mistral soufflait. Il ne pouvait mettre sa veste. Ce n’était pas
grave. Cela n’avait pas vraiment d’importance.
Qu’importait le risque d’attraper froid quand la liberté était
à portée de main ? Elle se trouvait là, à quelques mètres, juste
derrière le parc de chênes centenaires. Il avait élaboré un
plan durant ses longues heures d’insomnie. Le mépris et
l’indifférence auxquels il se heurtait en permanence seraient
finalement ses plus sûrs alliés. Qui aurait pu imaginer une
chose pareille ? Abruti par de véritables camisoles
chimiques, aucun patient n’aurait eu la force d’entreprendre
une pareille expédition, ni même d’y penser. L’argument
sécuritaire bienveillant avait parfaitement fonctionné au
début. Mais il s’était émoussé au fil du temps, laissant place
à une révolte froide et résolue. Le personnel avait trop à faire
à cette heure matinale entre la distribution des comprimés,
les petits-déjeuners et le changement de service pour avoir
le temps de s’offrir quelques instants à l’extérieur. Il lui
faudrait surtout veiller à éviter de croiser d’autres patients
trop curieux. La cigarette matinale pouvait guider leurs pas
jusqu’à l’orée du parc. Il faudrait les contourner s’il avait la
malchance de sortir après l’heure de ce rituel sacré entre
tous. Il décida de ne pas perdre une minute de plus entre ces
murs. Il prit une grande inspiration et sortit. Dans le couloir
qui menait au bureau des infirmières, les blouses blanches
passaient juste à côté de lui sans lui prêter la moindre
attention. Encore quelques pas et il se trouva face à la porte
vitrée. Le docteur Lenoir discutait avec l’infirmière en

charge de la distribution des prescriptions. Il frappa
doucement. Ni le médecin ni l’infirmière ne réagirent. Il
frappa un peu plus fort. Le docteur lui adressa un regard
lourd de reproches. Il poussa la porte comme s’il n’en avait
pas eu conscience.
« – Monsieur Loris, un peu de patience, vos comprimés
arrivent. Lui indiqua l’infirmière, toujours sans un regard.
– Excusez-moi. J’ai passé une très mauvaise nuit… Estce
que je pourrais les avoir maintenant, de façon à pouvoir
me recoucher le plus tôt possible ? Le docteur haussa les
épaules. L’infirmière fit signe à Ludovic de s’approcher et lui
tendit un pilulier et un petit gobelet d’eau. Elle le regarda
avaler le tout et cocha son nom sur une liste.
– Je passerai vous voir tout à l’heure… » Lui assura le
médecin. Ludovic acquiesça et sortit. Il franchit l’angle du
couloir en direction du petit salon destiné aux visiteurs. Dès
qu’il l’eût dépassé, il jeta un coup d’œil par-dessus son
épaule et cracha les comprimés dans sa main qu’il glissa
immédiatement dans la poche de son jean où il les
abandonna au profit d’une cigarette et d’un briquet. Il ficha
le tube de papier ostensiblement entre ses lèvres et s’engagea
dans le salon. Au bout de celui-ci, une guérite transparente
permettait au personnel de surveiller les allées et venues de
tout un chacun. Il alluma sa cigarette.
« – Dehors ! » Lui hurla une femme en blouse blanche.
La porte à double battants s’ouvrit. Il était le premier à
sortir. Il se plaça juste sous la caméra extérieure et aspira
consciencieusement quelques bouffées de fumée âcre. Ce
goût immonde à jeun lui soulevait le cœur. Il fit mine de
frissonner et se mit à faire les cent pas. Après quelques
minutes, il reconnut un patient qui s’approchait des portes.
C’était le moment où jamais...

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