Le ravi

Publié le par Sandrine

Bonjour à tous!

Puisque les résultats du concours viennent de tomber je peux vous dévoiler la nouvelle présentée au concours Edilivre: Le ravi.

C’étaient des gens si simples, les habitants d’Hyères, des ruraux paisibles qui n’avaient pour seule ambition que de voir les jours s’écouler pareils les uns aux autres, paisibles, au bruit des boules de pétanque qui s’entrechoquent, des rumeurs galopant à mi-voix d’une oreille à l’autre, autour d’un verre de pastis sur une terrasse inondée de soleil. C’étaient des sages qui ne désiraient rien que ce qu’ils avaient déjà.

Mais peu à peu, les rumeurs prononcées si vivement se firent plus traînantes, languissantes, agonisantes. Sans que personne ne se soit aperçu de rien, le cœur n’y était plus. Alors, on commença à s’interroger, en regardant autour de soi avec un œil neuf. L’illusion d’un perpétuel bonheur ensoleillé venait de disparaître derrière les nuages menaçants de la réalité. Les notables tinrent conciliabule et accusèrent la crise économique. Les bigotes consultèrent l’homme de pierre gisant perpétuellement sur sa croix de bois et virent unanimement derrière son silence que le monde gisait désormais entre les mains de Satan. Les jeunes se mirent à trépigner devant l’immobilisme de leurs aînés et les anciens à fulminer devant l’indolence insouciante de cette jeunesse dorée qui se laissait vivre. On s’éloignait, on se déchirait. Certains même ne purent supporter cette décomposition fétide et prirent la fuite loin de ses miasmes. Et moins on était, plus on se détestait. On somma les autorités de prendre les choses en main… Elles prirent la fuite derrière une forteresse de prétextes. Et paradoxalement, ce faisant, elles ne furent jamais plus créatives!

Par un froid matin à quelques jours des fêtes, alors que le facteur faisait sa tournée sur les routes serpentant entre les champs gelés, il s’arrêta net. Il connaissait bien cette parcelle à l’abandon où seules les cannes et les ronces aimaient à proliférer. Mais ce matin, sous la lumière blafarde de l’aube blanchissante, un spectacle inédit s’offrait à lui. Il se frotta les yeux, les ferma et les rouvrit, mais l’improbable s’imposait à lui, têtu. Il sortit de sa voiture et fit quelques pas. Il ressentit le besoin de caresser le délicat fuselage d’une canne pour s’assurer de sa réalité. Il dut se rendre à l’évidence : ce qu’il avait sous les yeux n’était pas naturel. Il appela la gendarmerie. Oh, ce n’était pas de gaieté de cœur ! Il n’était pas idiot, il savait qu’il serait l’objet de toutes les moqueries les plus acerbes… Et s’il avait fait cette découverte en fin de tournée, il n’aurait pas appelé… On l’aurait encore accusé de l’avoir trop arrosée ! Mais il était à peine sept heures et c’est ce qui emporta sa décision. Si les gendarmes lui serrèrent la main avec un sourire cynique, ce fut de courte durée. Dès qu’ils posèrent les yeux sur le terrain en friche, ils restèrent bouche bée. Un cercle parfait de plusieurs dizaines de mètres s’étalait sous leurs yeux. A l’intérieur, des formes géométriques complexes guidaient le regard juste en son centre. Il y avait quelque chose de brillant. L’adjudant sortit ses jumelles. C’était une petite châsse métallique délicatement ouvragée. La prudence le disputa alors à la curiosité. On n’avait jamais rien vu de pareil ! On émit des hypothèses, on se caressa longuement le menton. On supposa, on supputa, on subodora. Et l’on passa quelques coups de fil... Le diagnostic tomba, plus incroyable encore que le symptôme : c’était un crop circle ! Hyères avait reçu la visite des extraterrestres… On ne sut s’il fallait rire ou pleurer, informer ou dissimuler… On appela donc le maire. Son cœur balança brièvement entre une discrète prudence et les atours tapageurs de la célébrité. La célébrité vainquit la prudence par K. O. en moins d’un round. Courageusement, l’adjudant ordonna à l’adjoint d’aller chercher la châsse. Il lui recommanda d’éviter soigneusement les traits des dessins. L’adjoint mit plus de vingt minutes à s’acquitter de sa mission tant il lui était difficile de regarder où il mettait les pieds tout en jetant des coups d’œil furieux à son supérieur par-dessus son épaule. La grande claque dans le dos qu’il reçut en arrivant et qui manqua de lui faire lâcher la châsse qu’il tenait du bout des doigts ne le réconforta que très modérément et il s’éloigna en bougonnant et en se massant l’omoplate. Le maire et l’adjudant examinèrent longuement l’objet. Il était en plomb et de curieuses inscriptions le recouvraient. On établit un périmètre de sécurité et l’on établit une cellule de crise en mairie. On fit appel aux plus éminents spécialistes. Finalement, ces étranges signes prirent un sens. Il y était écrit quelque chose comme « Patience décennale, bonheur phénoménal, dans la précipitation se trouve votre perdition. » Un nouveau match opposa cette fois la curiosité et la peur. Ce fut un long combat, violent et ponctué de coups bas. Mais cette fois, ce fut la peur qui l’emporta. Il eut tellement de succès qu’il se renouvela souvent les premiers temps. Puis il fut jugé plus sage de se trouver quelque chose à faire pour s’occuper plus sainement l’esprit. Tout s’enchaînait idéalement, merveilleusement, miraculeusement. Les journalistes du monde entier vinrent informer la planète de l’événement. Des cohortes de touristes se déversèrent dans la petite ville, les commerces fleurirent de toutes parts… L’on fut bientôt débordé, et pour tout dire parfaitement heureux.

Ah, mince ! Je n’ai pas de chance… Car si vous êtes en train de lire ces mots, c’est que je suis mort. Mon seul regret est de ne pas avoir vu vos têtes en découvrant le contenu de la châsse. Car pourquoi le nier, c’est moi qui suis à l’origine de tout cela. Vous vous dites que c’est impossible. Vous souriez devant mon cercueil en haussant les sourcils. Comment, ce brave Pepino, le ravi, aurait-il pu avoir une idée pareille ? C’est que vous ne me connaissez pas et n’avez jamais cherché à me connaître. Alors je vais vous expliquer. Je suis l’innocence. Je suis la folie. Je suis le mystère. Et puisque je suis tout cela, c’est que je suis l’espoir. Je suis l’innocence, celui qui ne juge pas car il ne voit pas le mal pour la bonne raison qu’il ne le connaît pas. Je suis la folie parce que j’ai la capacité de croire contre toute logique. Je suis le mystère parce que l’on ne me connaît pas plus que je ne me connais moi-même. Je ris sans raison lorsque vous pleurez et ce souffle joyeux sèche vos larmes. Je fais une cabriole lorsque vous vous disputez et je suis alors la paix. Je suis imprévisible, je crée un monde à ma mesure. Je suis invisible en pleine lumière mais tel un feu follet j’illumine l’obscurité de mes facéties. J’ai glissé un message dans cette fameuse châsse. Un mot que j’ai trouvé dans la Bible. Sur le moment, je ne l’ai pas compris. Mais à présent, je sais. C’est, d’après ce que l’on dit, le nom de Dieu. « Je suis ce que je me révélerai être. » A eux seuls ces mots veulent tout dire. Je n’ai ni nom, ni début ni fin, ni patrie ni religion. Je suis l’initiateur du mouvement universel et serai ce que vous ferez de moi.

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la nonna 27/01/2016 17:49

Hyeres....a 30 minutes de chez moi...j'aime beaucoup ce texte... Bravo

Sandrine 27/01/2016 18:04

Alors merci voisine!

flipperine 27/01/2016 17:37

et mieux vaut être apolitique

Sandrine 27/01/2016 17:49

Pour le coup, je n'ai pas saisi ton commentaire.... Désolée!